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Sid Ahmed Ghozali : du propre fait du pouvoir, le pire est devant nous


18 Mars 2014

En exclusivité pour TS, voici la communication intégrale de l’ancien chef du gouvernement algérien, Sid Ahmed Ghozali, qui était l’invité du Forum Liberté, le 17 mars 2014. Né en 1937, ingénieur de l’Ecole Nationale des Ponts et Chaussées de Paris, Ghozali a commencé sa carrière politique dès 1962 en tant que conseiller pour les questions énergétiques au ministère de l’Economie. De 1966 à 1979, il a été le directeur de la Sonatrach. Haute compétence, il a dirigé plusieurs ministères jusqu’en 1991, année de sa désignation comme chef de gouvernement. Ecarté par le Haut Comité de l’Etat en 1992, il est nommé ambassadeur d’Algérie en France, poste qu’il quitte en 1994. Fondateur et président du Front démocratique depuis 2000, sa candidature aux présidentielles a été rejetée en 1999 et en 2004. Comme Ahmed Taleb Ibrahimi et Hocine Aït Ahmed, Ghozali fait partie de cette intelligentsia algérienne qui a été marginalisé et ostracisé par Bouteflika et dont l’expérience autant que le patriotisme ont été une perte pour l’Algérie.


Sid Ahmed Ghozali invité du Forum Liberté
Sid Ahmed Ghozali invité du Forum Liberté
Aujourd’hui je viens m’acquitter avec vous d’un devoir de vérité. C’est une obligation civique minimale de tous, quand bien même je suis de facto interdit de toute activité publique. Deux brefs rappels au préalable :

Primo, depuis quinze années, je suis avec des milliers de citoyens fondateurs du FD, empêché d’exercer les droits civiques les plus élémentaires qui nous sont garantis par la loi: le droit de réunion, le droit d’expression, droit de candidature aux élections de tous niveaux. Deusio, pour ne l’avoir jamais fait hier, je n’entends rien demander à personne, ni aujourd’hui, ni demain.  Je ne suis candidat à rien.

On joue depuis des mois, voire des années, de la santé d’un homme, pour se jouer de tout un peuple, sans craindre de donner au monde l’Algérie en spectacle, pour s’apprêter à de nouvelles présidentielles préfabriquées. En ces moments peu glorieux pour notre pays, je veux prendre date : j’alerte l’opinion et mets solennellement en garde le pouvoir : à force de refuser le changement dans l’ordre, nous aurons le changement dans le désordre, c’est à dire le pire des changements.

L'obsession de la pérennisation, le non respect des lois, la confiscation permanente de la légitimité, l'exclusion de la société dans la vie de la nation,  en toute irresponsabilité et en toute impunité, toutes ces pantalonnades répétées font craindre, à Dieu ne plaise, un funeste aboutissement.

On se trompe lourdement quand on prétend faire marcher la société en la bernant et en lui assignant des ordres, quand on croit malin d’enfreindre ses propres lois, quand on pense pouvoir agir sans jamais rendre compte, indéfiniment et sans frais. Ce faisant,  le pouvoir se rapproche inéluctablement de l’implosion et nous entraine dans son sillage, vers le chaos.

On aura beau en reculer l'échéance, l'heure de vérité viendra quand il n’y aura plus d’argent à jeter par les fenêtres. Plus dure alors sera la chute. Du propre fait du pouvoir, le pire est hélas devant nous. Dans quel état allons-nous donc laisser l'Algérie aux jeunes générations, lesquelles, faut-il le rappeler, forment plus de 80 % de la population ?

Telle est la question qui me hante. Et non point le quatrième mandat, une problématique erronée qui n’est que parodie ou fumisterie. Ce disant, je ne suis pas là à vouloir tirer sur une ambulance. Ce serait  d’autant loin, à la fois de ma culture et de mon esprit, que je fus des premiers à récuser en son temps le premier mandat et aussi le deuxième et aussi le troisième. Cela me valut d’être pointé du doigt par le potentiel président à vie comme « ennemi du peuple » (en 2002).

Le tapage médiatique organisé en sous-main, notamment sur de prétendues intrigues de palais, fait prévaloir encore une fois les à-côtés anecdotiques sur l'analyse politique de fond. Les couplets du nième mandat ne sont que des leurres, qui sont posés pour divertir l'opinion de ses préoccupations légitimes ainsi que de la dégradation politique sociale et morale ambiante. Nous voilà donc nombreux à participer à l’enfumage organisé, parfois délibérément ou malgré nous, le plus souvent inconsciemment.

Tenant exclusif de la légitimité nationale, voire directeur des consciences, l’oligarchie ne cèdera pas un pouce, quel qu’en soit le prix. Bien naïve serait la croyance en des garanties pour de vraies élections ; le concept est antinomique avec la nature du pouvoir réel algérien. De 1997 à 2012, il y a eu neuf prétendues élections, on a multiplié les candidatures de complaisance, restreint ou empêché les candidatures gênantes, invalidé les uns, poussé les autres à la sortie, pourchassé une multitude.

Avec le temps, on s’applique insidieusement, à effrayer les esprits. Résignée, c'est à dire désespérée,  la société algérienne est anesthésiée par le "confort" précaire qui lui est procuré au prix d'une dissipation de ressources sans précédent en Algérie, sans égale dans le monde, 800 milliards de dollars en trois mandats présidentiels. Que l’on se souvienne de ce qui s’est passé à partir du milieu des années 1980, où on s’est mis à emprunter clandestinement pour acheter de la semoule, après avoir triomphalement « désendetté l’Algérie » et « fait mieux que les USA en économie » (dixit à l’APN en 1982,  le maitre de l’économie de l’époque). Cela devait conduire à un taux d’endettement de 70%...puis à octobre 88…puis la suite  des années 90.

Depuis quinze ans, un discours officiel mensonger ou creux, associé à l’indigence de la pensée, fait office de programme. La recherche obsessionnelle des effets d’annonce  souligne l’incapacité à fournir des solutions aux problèmes de la nation. D’où la hantise des lendemains incertains. Tout liant a disparu entre une société fragilisée qui se sent abandonnée à elle-même, des pouvoirs publics faibles, des acteurs sociaux et politiques inconsistants et des institutions défaillantes. C’est une situation grave qui expose la nation à une véritable désarticulation.

Tout est la faute de l’autre. Pour le prince c’est le peuple qui est « mauvais » ou « médiocre » ou « se détestant lui-même », pour l’homme de la rue c’est la gent publique prise en bloc qui est pourrie. Pour les uns c’est le militaire qui est le mal absolu, dans d’autres consciences, celles des décideurs, ce sont les hommes publics qui sont des incapables-nés dont ne peut, au mieux, que dégager le « moins mauvais » d’entre eux.

A force d'être récusée par le système, la société récuse à son tour le pouvoir, et ce, depuis octobre 1988. Chacun récrimine tous les autres. Tous se rejoignent en fin de compte dans un soupir commun: « Allah Ghaleb » ! C’est l’alibi absolu des faibles qui ont choisi la résignation dans l’inaction, c’est l’argument suprême des puissants qui s’obstinent à perdurer dans l’impuissance.

Sortir de ces fragilités conjuguées implique la sortie du cycle de la défiance mutuelle entre le citoyen et la société politique. Rompre ce cercle vicieux est l’affaire de tous: la société, les acteurs de la vie associative civile et politique, les pouvoirs publics et les acteurs institutionnels.

Pour mieux asservir la société, l'argument de la "menace islamiste" est une manière de brandir le spectre de la terreur. Ainsi éperdue voire terrorisée par les incertitudes de demain, la société est happée dans le sillage d’un pouvoir qui tourbillonne dans une fuite en avant effrénée, insensée, un pouvoir obsolète sûrement, finissant peut-être, mais plus obsédé que jamais par sa seule régénération, sa propre continuation. Les appareils ne se préoccupent guère d'imaginer autre chose que ce qui a été fait depuis trente ans : la bunkérisation.

Plus têtus que le pouvoir et surtout beaucoup plus puissants, sont les faits, les réalités de la vie. Cinquante deux ans après l'indépendance, la société algérienne vit d'une richesse qu'elle n'a pas créée: le fonctionnement de l'Etat et de l'économie dépend à 80% des hydrocarbures, les importations sont financées à 97% par les hydrocarbures.

En scandaleux contraste avec nos ressources humaines et matérielles, ce cruel bilan discrédite sans appel le système car il sanctionne la primauté des préoccupations de pouvoir sur celles des gens, l’incurie envers les capacités créatrices de richesses des Algériens, sans oublier les dissipations de ressources dues à la mauvaise gouvernance ou à la corruption.

Sid Ahmed Ghozali, ancien chef du gouvernement algérien. Auteur de « Questions d’Etat », édition Casbah, 2009.


           

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