Autrefois, la Tunisie était un havre de paix, par Nikolaï Sourkov


23 Mars 2015

Spécialiste russe du monde arabe, Nicolaï Sourkov revient sur l’attentat contre le musée du Bardo, sur ses causes et ses conséquences. L’auteur est docteur en science politique et il est chargé de cours à la chaire d’orientalisme de l’Institut des relations internationales de Moscou (MGIMO) du ministère russe des Affaires étrangères.


La nouvelle de l’attaque terroriste au musée national du Bardo à Tunis suscite une impression de déjà-vu cauchemardesque. En 1997, des islamistes vêtus d’uniformes de la police ont lancé une attaque contre des touristes étrangers en Egypte, sur le célèbre site archéologique du temple de la reine Hatchepsout. Le drame avait fait 62 morts. La logique des attaquants était simple : l’argent des touristes étrangers soutient un régime pro-occidental, ce qui fait que le flux touristique doit être endigué.

Imaginer la répétition de tels événements en Tunisie semblait impossible jusqu’ici. Sur le fond de vagues politiques qui déferlaient au Proche-Orient ces dernières décennies, la Tunisie ressemblait à un havre de paix.

Les représentants des forces radicales (les islamistes) purgeaient des peines de prison ou étaient partis à l’étranger. Toutefois, la « révolution du jasmin » de janvier 2011 et un soutien généreux des pays du Golfe leur ont permis de relever la tête. Quant aux services secrets et à la police, ils ont été affaiblis suite à une purge en profondeur.

Tant que les islamistes se sentaient vainqueurs, tout allait bien. En février 2012, un an après la chute du président Ben Ali, l’auteur de ces lignes a séjourné en Tunisie. Les rues centrales de Tunis étaient encore parsemées de barbelés et gardées par des véhicules blindés. Le premier ministre, l’islamiste Hamadi Jebali, parlait aux journalistes étrangers et aux représentants d’agences de voyage de l’hospitalité et du cosmopolitisme des Tunisiens, en ajoutant non sans fierté qu’aucun touriste étranger n’avait souffert pendant la révolution.

Cependant, par la suite, les islamistes ont perdu le pouvoir. Ils se sont avérés incapables de diriger un pays qui affichait un budget déficitaire et qui souffrait d’un chômage en masse. Le président Moncef Marzouki l’a avoué sans ambages à la télévision nationale.
Le miracle économique promis par les islamistes ne s’est pas produit et les Tunisiens habitués à un mode de vie laïc et souhaitant continuer à vivre dans une relative aisance ont cessé de voter en faveur des barbus.

La réaction a été presque immédiate, prenant la forme d’un attentat terroriste. Ceux qui ont tramé l’attaque contre le musée du Bardo devaient réaliser les conséquences économiques de celle-ci pour un pays qui ne compte aucun grand gisement de pétrole ou de gaz, et dont l’une des principales sources de recettes est le tourisme.

La baisse du nombre de touristes est inévitable, ce qui frappera de plein fouet les simples Tunisiens. Mais les islamistes désirent tellement discréditer le gouvernement qu’ils sont même prêts à affronter la colère de la population. Ce qui prouve la violence de la lutte politique en Tunisie.

Il est pourtant peu probable que le terrorisme rende service aux islamistes. En Egypte, où les forces radicales sont également arrivées au pouvoir à un moment donné, les simples citoyens condamnent les Frères musulmans pour leurs actions qui rebutent les touristes.
Toutefois, le massacre du musée du Bardo n’est qu’une pièce du puzzle inquiétant qui se constitue en Afrique du Nord. Les spécialistes évoquent « l’automne islamiste » qui a succédé au printemps arabe.

Après la « révolution » en Libye, les armements et les rebelles ont commencé à proliférer dans toute la région. Des attaques terroristes ont frappé l’Egypte et l’Algérie. En Libye, la filiale locale de l’Etat islamique (EI) arrive en force et se manifeste d’ores et déjà sous forme d’exécutions en masse des infidèles. Des troupes françaises ont dû être introduites au Mali afin que le pays ne se transforme en une nouvelle Somalie.

Le drame de Tunis prouve que le terrorisme se propage même aux pays qui semblaient vivre dans la stabilité et la sécurité. En fait, il ne reste plus au Grand Moyen-Orient de pays ne craignant pas la menace terroriste.

Seule la périphérie du monde arabe, le Maroc et Oman, vivent encore dans un calme relatif. Cependant, c’est un calme éphémère : les Marocains sont côtoyés par le Mali, tandis que les Omanais ont pour voisin le Yémen en effervescence.

C’est le nouveau visage du terrorisme. L’attaque contre le musée du Bardo prouve que nous sommes entrés dans une époque où le radicalisme et le terrorisme tendent à se généraliser, sans qu’il soit possible de rester à l’abri dans le monde arabe.

La question est de savoir maintenant combien de temps il reste avant que le vase de l’extrémisme au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ne déborde, déversant son flot de violences plus loin, en Europe, en Turquie et dans le Caucase.

Nikolaï Sourkov, article publié le 20 mars 2015 dans RBTH (Russia Beyond The Headlines), sous le titre de « Un vent d’insécurité souffle sur le monde arabe ».