Béji Caïd Essebsi fait le paon à Paris


8 Novembre 2012

Tunisie/France : Laurent Fabius reçoit BCE, ce qui est un signe fort que la France adresse aux différents acteurs de la politique tunisienne. De là à en conclure que le pays de la laïcité intransigeante est en rupture avec l’islamisme « modéré », il y a un pas à ne pas vite franchir. Realpolitik oblige !


Dans nos « Brèves », nous avons annoncé dès le 29 novembre que, malgré un lobbying discret et puissant (nos compatriotes juifs, Tarek Ben Ammar, Hakim Karoui, Mehdi Houas, Elyès Jouini, François bennaceur, Slaheddine Caïd Essebsi...), le président François Hollande et le premier ministre Jean-Marc Ayrault ne recevront pas le chef charismatique de Nidaa Tounes, car, ce serait mal apprécié par la Troïka (Ghannouchi, Marzouki, Ben Jaafar) et serait considéré par « ce grand peuple qui a fait la révolution du jasmin » comme une ingérence de l’ancienne « puissance coloniale » dans les affaires intérieures d’un pays « indépendant » depuis janvier 2011, et non pas depuis mars 1956 ! Les détracteurs de Nidaa Tounes agitent l’épouvantail de « l’ingérence colonialiste » et accusent BCE et ses amis de « harkis ». Curieuse attitude des islamo-salafistes et des néo-bolcheviques, qui voient d’un œil bienveillant l’interventionnisme direct et insolent du Qatar et des Etats-Unis dans les affaires tunisiennes, et qui jouent aux vierges effarouchées lorsque la France exprime son amitié authentique aux forces de progrès en Tunisie.    

Le seul membre du gouvernement français « autorisé » à s’entretenir avec Béji Caïd Essebsi est le patron du Quai d’Orsay, Laurent Fabius, ce qui a suscité cet article corrosif et dissuasif de Mediapart, « En Tunisie, la diplomatie française choisit son camp » ( 5 novembre). Pierre Puchot, qui a signé l’article et qui est l’auteur de « La révolution confisquée », éditions Sindbad Actes Sud, 2012, un livre écrit dans l’euphorie révolutionnaire et selon le mythe du « printemps arabe », s’est posé cette question qui s’impose en effet : « Pourquoi Laurent Fabius reçoit-il un homme, certes chef de parti, mais qui n’exerce plus aucune fonction officielle en Tunisie ?» La réponse est élémentaire et elle est dans la question elle-même : tout simplement parce que cet homme, ou en tout cas son parti, pourrait dans l’avenir immédiat avoir des fonctions officielles en Tunisie !

Les amnésies de Mediapart

Pierre Puchot a eu raison de rappeler que BCE « n’est ni un nouveau venu en politique, pas plus qu’il ne fut un opposant pendant 23 années de la longue dictature de Ben Ali. Ancien membre du Destour du président Bourguiba, puis cadre du Rassemblement constitutionnel démocratique de Ben Ali… ». Il a eu raison aussi d’écrire que « son bilan en tant que premier ministre est particulièrement contesté », notamment sur la justice transitionnelle, que son gouvernement a négligée, ou sur « ses nombreuses interférences dans le travail de la commission présidée par le juriste Yadh Ben Achour ». Tunisie-Secret peut même ajouter ce que Pierre Puchot ne peut pas ou ne veut pas dire, à savoir que l’ambition présidentielle de BCE ne date pas de quelques mois mais de plusieurs années. Plus exactement des dix dernières années du règne sénescent de Bourguiba. Poulain de la puissante épouse du « combattant suprême », par solidarité tunisoise, BCE, que Wassila Ben Ammar surnommait le « paon » (Taous en arabe), était dans la course à la succession, comme beaucoup d’autres ministres de Bourguiba. C’est ce qui expliquerait d’ailleurs le fait que Tarek Ben Ammar soit aujourd’hui l’une des « matières grises » de BCE en tant que proche de la famille, plus que de Nidaa Tounes en tant que rassemblement politique ! L’autre « matière grise » étant le célèbre Kamel Eltaïef, qui «n’a pas obtenu son certificat d’études primaires, ce qui ne l’a pas empêché de jouer un rôle déterminant dans les grands événements politiques qui ont bouleversé la Tunisie ses 30 dernières années : courtisan et caisse noire de Mohamed Mzali avant de le poignarder en 1986, vice-président de fait les premières années du règne de Ben Ali, il a été l’homme-clef des Américains dans la déstabilisation de la Tunisie » (Brèves, Tunisie-Secret, 29 novembre).

Les rappels de Tunisie-Secret

Ce n’est pas BCE qui a contrarié le travail de la commission présidée par Yadh Ben Achour, mais Kamel Eltaëf, sa « matière grise ». Plus grave encore, cet affairiste coriace avait complètement phagocyté et perverti la Commission d’Investigation contre la corruption (CICM), en établissant une liste secrète des hommes politiques ou des hommes d’affaires à « égorger », selon sa propre expression. Ce n’était pas seulement par basse vengeance, mais aussi par boulimie financière et stratégie politique : éliminer des adversaires politiques sous prétexte qu’ils étaient membres du RCD, et se partager entre amis sahéliens et tunisois le butin de guerre.

Mais Pierre Puchot pèche par bonté, par méconnaissance des subtilités politiciennes tunisiennes, ou par empathie islamiste. Lorsqu’il parle du Destour de Bourguiba et de sa copie pâle que fut le RCD, comme d’un parti fasciste ou nazis, il se trompe, induit en erreur ses lecteurs et verse dans la mythologie et la propagande gauchiste, dont les références idéologiques (Staline, Trotski, Mao) n’ont rien à envier à Hitler ou à Mussolini, en matière de totalitarisme. Il doit savoir que le parti destourien, qui a été décapité dans l’hystérie pseudo-révolutionnaire, est le parti de la lutte pour l’indépendance, le parti de l’édification de l’Etat, le parti de l’émancipation de la femme, le parti de l’obligation et de la généralisation de l’enseignement, le parti de la lutte contre l’ignorance et la pauvreté…C’est aussi le parti de l’hégémonie, du clientélisme et de l’autoritarisme, qui a manqué le grand rendez-vous avec la démocratie, précisément après le 7 novembre 1987. Le parti destourien n’était donc pas fasciste et ceux qui en faisaient partie n’étaient pas d’odieux collaborateurs mais des patriotes qui ont servi un Etat, un peuple et un régime.

Plus qu’un avenir, BCE est une espérance

C’est d’ailleurs parce que Bourguiba est resté dans la conscience collective le père de la nation et que son parti n’est plus si mal vu par les Tunisiens, que Béji Caïd Essebsi est charismatique et Nidaa Tounes est très populaire. C’est que BCE rappelle politiquement et physiquement le « combattant suprême », et Nidaa Tounes traduit le ressentiment d’un peuple qui a été floué par la « révolution du jasmin », dont on a chassé le président et décapité le parti ; une décapitation dont la gauche croyait pouvoir en tirer les bénéfices, mais qui n’a finalement profité qu’aux islamistes. Ces derniers ne sont pas, comme le croit Pierre Puchot, des « musulmans conservateurs », et Ennahda ne ressemble en rien à l’AKP turc. C’est un mouvement théocratique, aliéné aux Frères musulmans, sur lequel l’administration américaine a misé et qui n’a pu gagner les élections du 23 octobre 2011 que grâce à la propagande d’Al-Jazeera et aux millions de dollars du Qatar.

Même si les marrons sont cuits et que la Tunisie est engagée dans un long processus d’instabilité chronique, Nidaa Tounes a toute ses chances dans les prochaines élections, non guère de battre Ennahda, mais de contraindre ce parti islamo-salafiste de gouverner avec des alliés autres qu’un CPR totalement implosé et un Ettakatol complètement discrédité. Nidaa Tounes et le rassemblement de gauche - à condition que ses leaders commencent à faire de la politique et abandonnent leur romantisme révolutionnaire- peuvent faire avorter le projet réactionnaire et totalitaire d’Ennahda. Béji Caïd Essebsi peut-être un rassembleur pour toutes les forces progressistes et patriotiques du pays, y compris les éléments intègres du RCD. Encore faut-il se débarrasser rapidement d’une « matière grise » telle que Kamel Eltaïef, dont l’histoire autant que les agissements avant, pendant et après le 14 janvier 2011, sont passibles de la prison à perpétuité.

Par-delà le choix d’un camp, l’affirmation d’une vocation

Par la voix de son ministre des Affaires étrangère, la France a eu raison de recevoir Béji Caïd Essebsi. Qu’on le veuille ou pas, il incarne cette Tunisie moderne, ouverte sur le monde et plus proche des Lumières occidentales que de l’obscurantisme wahhabite du Qatar et de l’Arabie Saoudite. Qu’on le veuille ou pas, deux projets géopolitiques sont en concurrences depuis le début du « printemps arabe » : le Grand Moyen Orient des néoconservateurs américains, revu et corrigé par la colombe aux ailes de faucons que les Américains viennent de reconduire, et le projet d’Union pour la Méditerranée, que Nicolas Sarkozy a lancé, avant d’altérer, puis de trahir. La France va devoir choisir entre accepter le rôle d’exécutant de la première puissance mondiale, ou celui de puissance indépendante et ambitieuse, qui a sa propre vision du monde et sa propre conception de la démocratie. En d’autres termes, le modèle laïc, humaniste et démocratique français doit conserver sa vocation universaliste.

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Karim Zemerli