Débâcle économique tunisienne, à qui la faute ? Que faire ?


22 Mars 2015

L’attentat du Bardo, qui ne sera hélas pas le dernier, a fini d’achever une économie déjà agonisante et essentiellement basée sur le tourisme. Déjà dans son allocution du 16 mars dernier, le chef du gouvernement a déclaré que l’économie tunisienne passe par une phase critique qui nécessite une prise de conscience collective. Quelques jours auparavant, Chedly Ayari, le gouverneur de la Banque Centrale, avouait ne pas savoir comment on allait faire pour payer dans un mois les salaires des fonctionnaires. Plusieurs confrères ont par ailleurs révélé qu’il a été décidé de relancer l’enquête sur les 5,600 milliards de dinars que Ben Ali a laissés à la Banque Centrale comme matelas de devises et qui ont disparu dès 2012. Retour sur une faillite économique qui a été maintes fois annoncée dans TS par Mohamed Ayachi Ajroudi.


Mohamed Ayachi Ajroudi, industriel et homme politique tunisien, appelle à un "plan Marshall pour la Tunisie".
« C’est fini la Tunisie, c’est fini le tourisme », titrait maladroitement Libération dans son édition du 18 mars, peu de temps (15h50) après la nouvelle de l’action terroriste du Bardo. L’article est d’une certaine Elodie Auffray, journaliste de Libération qui apprend le métier à Tunis. Quelques heures après, à la suite d’une vague de protestation, Libération a fini par remplacer ce titre par un simpliste et scolaire «On savait qu’il frapperait, mais pas ici… » ! Le premier titre, si maladroit soit-il, exprimait pourtant la vérité à laquelle les Tunisiens vont devoir s’habituer. Et pour cause.  

Ben Ali a laissé dans les caisses de l’Etat 28,800 milliards de dinars  

 En janvier 2011, au moment où certains médias tunisiens et français relayaient la propagande de facebook et des cyber-collabos sur des lingots d’or embarqués dans l’avion présidentiel, dormaient dans les coffres de la Banque Centrale -dirigée alors par le remarquable Taoufik Baccar- 5,800 milliards de dinars de recettes fiscales, 13 milliards de dinars convertibles, une ligne de crédit déjà accordé de 10 milliards de dinars, soit un total de 28,800 milliards de dinars, sans compter le budget de l’Etat pour l’année 2010-2011, déjà programmé. Une somme colossale disparue en moins de trois ans dans la corruption, les salaires et avantages des « élus » de l’Assemblée constituante, les frasques de la présidence marzoukienne, les trafics de l’ISIE, les salaires des 300 000 nouveaux fonctionnaires imposés par Ennahdha et ses deux vitrines, le CPR et Ettakatol, et les 117 000 nouvelles recrues des chantiers municipaux (Hadhâyir), que Béji Caïd Essebsi avait décidé en échange de la paix sociale, qui ont coûté 4 milliards de dinars au budget de l’Etat. Tel est le bilan de la troïka et des fameux « technocrates » arrivés de l’étranger pour redresser l’économie du pays et transformer la Tunisie en « Suisse du monde arabe » !

Le gouvernement ordonne un audit sur 5,600 milliards de dinars disparus

Selon l’hebdomadaire Al-Anwar du 8 mars 2015, Il a été décidé officiellement de relancer l'enquête sur le sort de 5,600 milliards de dinars environ qui se trouvaient dans les caisses de la Banque centrale de Tunisie à la date du 14 janvier 2011 en tant que matelas de devises qui ne devaient pas être dépensés avant 2015. Nos confrères d’African Manager indiquent de leur côté que «Selon des rapports financiers actés, les caisses de la BCT renfermaient ces fonds et dépôts en devises provenant de la vente des actions de Tunisie Télecom à une entreprise émiratie, d'autres ressources touristiques et de la cession de cimenteries à des investisseurs étrangers. Les mêmes rapports précisent que les autorités en place avant le 14 janvier 2011 avaient consigné des instructions écrites enjoignant de ne pas toucher à ces réserves avant début 2015, et ce sur plusieurs étapes suivant les fluctuations économiques » (African Manager du 14 mars 2014).

Toujours selon African Manager, qui évite d’écrire clairement que c’est Ben Ali et son gouvernement qui ont ordonné de ne pas toucher à ce fond stratégique, « ces réserves ont été totalement épuisées vers la fin de l'année 2012 et il n'en est rien resté, ayant été dépensés par les gouvernements qui se sont succédé après le 14 janvier 2011, sous l'effet des revendications et au titre des dépenses additionnelles, ajoutant que les autorités financières officielles procèderont dans les jours à venir à un audit détaillé concernant le sort de ces énormes fonds pour savoir s'ils ont été dépensés effectivement à des fins de développement et dans l'intérêt du pays ».

Habib Essid reconnaît la gravité de la situation
      

Dan son allocution du 16 mars dernier, le chef du gouvernement Habib Essid a affirmé que la situation économique du pays est « difficile et préoccupante », en étayant ses propos par des chiffres connus de tous, à savoir que « le taux d’investissement a régressé de 21% en 2014 par rapport à 2013, et de plus de32% par rapport à 2010 », que la situation des finances publiques connaît de grandes difficultés, « avec un déficit budgétaire de l’ordre de 7400 MDT en 2014 contre 3000 MDT en 2010 », et que « le déficit des établissements publics dépasse les 3500 MDT pour les 25 plus grandes entreprises étatiques ». Il a également indiqué que « le cumul du déficit des caisses sociales a atteint 1100 MDT, et que le taux d’inflation est encore élevé, puisqu’il est, en 2014, à 5,6% alors que le taux de croissance du PIB n’a pas dépassé les 2,3% ».

L’effondrement inexorable du dinar

Selon les indicateurs de la Banque centrale tunisienne, le 17 mars dernier, le dinar tunisien se négociait à 1,958 dollar sur le marché des changes, après avoir atteint 2,010 dinars le 11 mars 2015. Dans une déclaration rapportée par l’agence TAP du 17 mars 2015, l'universitaire Moez Laabidi et l'expert en gestion des risques financiers, Mourad Hattab, ont estimé que «  La situation actuelle de la monnaie nationale est celle d'un effondrement, vu qu'elle a perdu dans un laps de temps court pratiquement, 11% de sa valeur en moyenne par rapport aux monnaies internationales de référence » (Dollar, Yen, Euro, livre sterling). S'agissant des répercussions de cette situation sur l'économie tunisienne, les deux spécialistes évoquent une détérioration aux niveaux de l'inflation, de l'endettement et de la balance des paiements.

« La Tunisie a encore besoin de financements pour combler son important déficit budgétaire », a d’ailleurs déclaré, le 16 mars dernier, le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie (BCT), Chedly Ayari, qui n’a pas écarté la possibilité de recourir à d’autres emprunts extérieurs. Le 3 mars, il disait déjà que « la Tunisie a besoin de 7,5 milliards de dinars pour combler son déficit budgétaire ». Il n’a pas exclu la nécessité de « recourir à d’autres sources de financement (emprunt extérieur) à la lumière de l’accroissement de la consommation, la régression de l’épargne, la hausse du taux de chômage et la multiplication des revendications ».

Information hautement significative que certains médias ont passé sous silence, la décision du gouvernement algérien selon laquelle les échanges, y compris pour les touristes tunisiens, vont devoir s’effectuer désormais en devises et plus en dinar tunisien.

Mohamed-Ayachi Ajroudi vous l’a bien dit

Dans son article « Le naufrage de l’économie tunisienne », publié ici-même le 14 novembre 2014, Mohamed Ayachi Ajroudi affirmait que « Malgré les discours auto-glorificateurs, la croissance ne démarre pas : 2,4% au mieux en 2014 et la prévision d’une croissance molle pour 2015 ne dépassant pas 3%. Sur toute la période 2011-2014, le taux de croissance moyen aura été de 1,7% par an, soit un niveau légèrement plus élevé que la croissance démographique, et qui ne permet ni de réduire le chômage, ni encore moins de combattre la pauvreté et l’exclusion sociale ».

Toujours dans le même article, il s’alertait des « déséquilibres, en termes de classes sociales et de régions, (qui) ne cessent de s’amplifier et de se creuser avec un déficit commercial de 11,7 Milliards de dinars pour 10 mois, ce qui signifie que ce déficit dépasserait selon toute vraisemblance 13 Milliards de dinars à la fin de l’année 2014, soit une augmentation 63% par rapport à 2010. Un déficit des paiements extérieurs estimé pour toute l’année 2014 à près de 9% du PNB, soit le double du niveau de 2010 et un déficit budgétaire de 6% soit six fois le niveau de 2010(1,1%) ».

Pour l’ancien Président  du Mouvement du Tunisien pour la Liberté et la Dignité », « Compte tenu de ces déficits, la dette extérieure du pays atteindrait 37 Milliards de dinars en 2014, soit un endettement supplémentaire en devises net que l’importation de biens de consommation courante accable de 13,5 Milliards de dinars. Quand à la dette publique, elle serait de 43 Milliards de dinars soit 51,5% du PNB à fin 2014, contre 27 Milliards de dinars et 40% du PNB en 2010, ce qui veut dire que l’Etat a eu un endettement supplémentaire net des remboursements de 15 Milliards de dinars entre 2010 et 2014, des ressources qui ont été dépensées sans aucun impact sur la croissance du pays et le bien être de son peuple. Bien au contraire la pauvreté progresse de façon vertigineuse en commençant par affecter  les classes moyennes, et le chômage se maintient à un niveau élevé estimé fin 2013 à plus de 610000 (en réalité 805000) dont 248000 jeunes diplômés du supérieur ».

Alors que Mehdi Jomaa n’avait pas encore décidé l’emprunt obligataire d’1 milliard de dollars, Mohamed Ayachi Ajroudi indiquait que « Le budget de l’Etat serait passé dans le même temps de 18 Milliards de dinars en 2010 à 27 Milliards de dinars en 2014, ce qui a alimenté une grande partie de l’endettement public supplémentaire sans que cela entraine une amélioration du niveau de vie du citoyen, le gros de dépenses ayant servi à des recrutements inutiles dans la fonction publique et les entreprises étatiques. La part du budget de l’Etat réservée à l’investissement serait passée de 25% en 2010 à 17% en 2014 ».

Un plan Marshall pour sauver la Tunisie

Mohamed Ayachi Ajroudi avait conclu son article en déplorant le fait que  « face à un tel naufrage que ces chiffrent annoncent inexorablement, « l’élite » du pays, y compris ceux qui aspirent à la magistrature suprême, semble totalement indifférente (…) Au rythme où va la décomposition macro et micro-économique tunisienne, je crains la faillite totale et une implosion sociale sans précédent ».

D’où son appel aujourd’hui à un « plan Marshall pour la Tunisie ». Son idée, organiser une Conférence internationale à Tunis, qui réunirait les principaux partenaires économiques de la Tunisie, les plus importantes institutions financières, ainsi que les grandes entreprises mondiales. Certaines rumeurs indiquent qu’il s’agirait d’une réponse à deux initiatives du même genre : la Conférence sur l’investissement et l’entreprenariat, qui a été organisée à Tunis le 5 mars dernier, à laquelle avait assisté Madeleine Albright et dont la cheville ouvrière a été Madame Amel Bouchamaoui, présidente de la Chambre tuniso-américaine ; et le forum « Investir en Tunisie : start-up démocratie », qui s’est tenu le 8 septembre 2014 et qui aurait réuni une trentaine de pays et quelques institutions internationales, ainsi que « des dizaines d’entreprises privées, fonds d’investissement et banques internationales ». Selon la presse locale, ce dernier événements » d’envergure économique régionale et mondiale », initié par Mehdi Jomaa, avait pour but de « favoriser la relance de l’économie tunisienne en berne depuis le Printemps arabe en 2011 et repositionner ainsi le pays sur l’échiquier international ».

A posteriori, ces deux événements ont fait un flop et n’ont été suivi depuis d’aucune initiative concrète ou investissement réel, impactant sur le chômage et la misère sociale et économique qui affecte l’immense majorité des Tunisiens, y compris la classe moyenne. Ce n’était que des promesses et des paroles en l’air destinées à la galerie médiatique et politicienne locale plus qu’à l’attrait d’investisseurs sincèrement prédisposés à aider l’économie tunisienne.

Selon d’autres rumeurs, par ce projet de Conférence internationale à Tunis, Mohamed Ayachi Ajroudi, son initiateur et financier, escompte réitérer la Conférence économique égyptienne, qui s’est tenue à Sharm el-Cheikh au mois de mars dernier, et dont il a été l’un des principaux initiateurs. Les Egyptiens tablaient sur l’obtention de 72.5 milliards de dollars à injecter dans l'économie égyptienne par des investisseurs privés, des Etats et des institutions internationales. Pragmatiques et efficaces, à l’inverse de certains « technocrates » tunisiens, ils ont finalement pu récolter 138 milliards de dollars.

Pour ne prendre que cet exemple, au lendemain des 12,5 milliards de dollars d'aides apportés à l'Egypte par quatre monarchies du Golfe, le conglomérat allemand Siemens a signé samedi avec le gouvernement égyptien un contrat de 4 milliards d'euros pour la construction d'une centrale thermique au gaz et de turbines à vapeur d'une capacité de 4,4 gigawatts et des éoliennes d'une capacité totale de 2 gigawatts.

Tunisie ou Egypte, lequel des deux est exemplaire ?

Baptisé conférence sur "l'avenir" de l'Egypte, ce rendez-vous économique a été en fait éminemment politique en ce sens qu’il a montré les soutiens internationaux dont bénéficie le président Abdelfattah Al-Sissi dans son combat contre la secte des Frères musulmans en général et contre le terrorisme islamiste en particulier. Le président Béji Caïd Essebsi, qui a avoué aujourd’hui dans une longue interview pour itélé, qu’après la G8 en 2011 et les grandes promesses faites à la Tunisie révolutionnaire, « nous n’avons obtenu qu’une aide insignifiante », devrait tirer les conclusions de ce soutien massif apporté à l’Egypte et se demander , si la Tunisie était réellement le prototype du pays ayant réussi son « printemps arabe », comme le répètent à longueur de journées certains médias français, pourquoi donc ne l’aiderait-on pas comme l’Egypte ?   

Si l’Egypte a pu obtenir 138 milliards de dollars, pourquoi, nous autres Tunisiens en serions-nous incapables ? s’interroge perplexe, Mohamed Ayachi Ajroudi. Selon lui, il suffirait de 40 à 50 milliards de dollars pour métamorphoser complètement l’économie de la Tunisie. Un montant de 40 à 50 milliards de dollars d’investissements directs dans les infrastructures et secteurs énergétiques, ferroviaires, aéroportuaires, agroalimentaires…qui peuvent régler la question du chômage et faire décoller l’économie tunisienne.

Tel est en tout cas le challenge que veut relever cet industriel et homme politique qui a rêvé d’une Tunisie économiquement prospère, socialement apaisée, institutionnellement démocratique et politiquement souveraine. Il a le mérite d’essayer, d’espérer et de s’obstiner, contrairement à la majorité des hommes politiques et hommes d’affaire tunisiens, qui ne pensent qu’à leurs intérêts personnels et qui se sont partagés ce qu’ils appellent indécemment « le gâteau tunisien ».

Lilia Ben Rejeb, avec la collaboration de Nebil Ben Yahmed      
 
A consulter dans nos archives :
http://www.tunisie-secret.com/Economie-tunisienne-ou-la-faillite-qui-ne-dit-pas-encore-son-nom_a1348.html