Exclusif, Naoufel Brahimi El Mili décortique le printemps arabe


15 Avril 2013

Docteur en sciences politiques, enseignant à Sciences-Po Paris et consultant international, Naoufel Brahimi El Mili, algérien et appartenant à une famille d’éminents diplomates, a été parmi les rares intellectuels arabes à casser le mythe du « printemps arabe », comme auparavant l’algérien Ahmed Bensaada, le tunisien Mezri Haddad et les égyptiens Mohamed Hassanine Haykel et Samir Amin. Dans son livre « Le printemps arabe, une manipulation ? », publié aux éditions Max Milo en 2012, il a analysé le « nouveau désordre arabe », non sans mettre en évidence le rôle discret mais déterminant des Etats-Unis et le rôle pas moins crucial et flagrant du Qatar. En exclusivité pour Tunisie-Secret, il répond aujourd’hui à nos questions.


Extraits de son livre
 
      Pages 14-15 : « Avec sa chaîne d’information al-Jazeera qui revendique plus de cinquante millions de téléspectateurs, le Qatar détient une arme de propagande redoutable, véritable machine de guerre contre quelques dirigeants de pays « frères »(Syrie, Yémen, Egypte…). Le récit du printemps arabe se mue en une mythologie moderne, dans la pure tradition anglo-saxonne du story telling. Commence le soap-opera, « plus belle, la révolution ». Le registre émotionnel –la colère, l’indignation et a révolte- remplace tout contenu informatif. Il était une fois la télé-révolution. Al-Jazeera est l’instrument de tricotage d’une histoire sur mesure, d’où sont expurgées toute ingérence étrangère et toute visée économique. Le paradoxe, le voici : dépourvu d’institutions démocratiques, le Qatar va être le bras armé de la formidable remise en cause de l’ordre ancien ».
 
      Page 211 : « Parler de printemps arabe peut devenir un sérieux contre sens, tant certains pays arabes entrent dans un grand hiver, où la rupture se conjuguerait paradoxalement avec le maintien du vieux système, ais teinté d’un islamisme étiqueté modéré ».        
 
Phrases clefs de l’interview :
 
« La révolution tunisienne a réussit car un coup d’Etat avait échoué ».
« Avec le soutien de Doha, sous-traitant des Américains, les islamistes ont raflé la mise ».
« Avec Al-Qaradawi comme moteur et la Turquie avec l’AKP, le projet islamiste à été vendu à tout l’Occident ».
« L’Occident, après les fiascos du printemps arabe, voyait l’Algérie comme un ilot de stabilité ».
« Un pouvoir qui préfère dépenser au lieu de penser ne peut tenir dans la durée ».
« La Syrie sera, tôt ou tard, de fait divisée en trois comme son voisin irakien ».
« L’Algérie doit réfléchir à financer un plan « Marshal » pour la Tunisie, il y va de sa stabilité ».
« Si Alger reste inerte, elle perdrait le contrôle de sa partie sud ».


Tunisie-Secret : Le printemps arabe, une manipulation ? Dans quel sens ce printemps arabe est-il une manipulation et pourquoi ce point d'interrogation dans le titre que vous avez choisi à votre livre ?
 
Naoufel Brahimi El Mili : La question se pose mais ne doit pas occulter le rejet profond des peuples contre des dictatures qui ont trop longtemps sévit. Le monde arabe a de grands dénominateurs communs : mal-vie de la majorité de la population, mauvaise gouvernance, corruption…Sans cette situation tragique aucune révolte spontanée ou accompagnée ne pouvait conduire à la chute de ces régimes. Ce point d’interrogation est d’inscrire mon analyse à l’encontre des thèses conspirationistes. Non il n’y a pas eu de complot préparant le printemps arabe dans des officines occultes fussent-elles golfiotes. Oui, ici et là il y’a eu des encouragements aux révoltes qui dans le cas de la Tunisie, par exemple, ont été spontanées.
 
T-S : Nous sommes tous d’accord sur les causes endogènes de ces crises sociales et politiques, comme la corruption, le manque de liberté d’expression, l’autoritarisme, le chômage…Il n’en demeure pas moins vrai que sans les réseaux sociaux, ces révoltes n’auraient pas été possibles, et sans le soutien logistique et financier de certaines pseudo ONG américaines à des activistes blogueurs connus, l’influence de ces réseaux sociaux n’auraient pas été aussi déterminante. C’est le Washington Post qui a été le premier journal à parler, dès février 2011, du contrôle du cyber-activisme tunisien et égyptien par Freedom House et l’organisation serbe OTPOR-CANVAS. Ce journal américain ne versait pas dans le conspirationisme. 
  
N.B.E.M : Le rôle des réseaux sociaux était certes important mais non déterminant. Internet n’était au départ qu’un outil parmi tant d’autres mais vu sa complexité technologique, des ONG ont formé des jeunes à son usage. Toutefois, aussi bien les cyber-activistes que les différentes polices politiques savent investir cet espace là. En Syrie, par exemple, les Moukhabarat ont torturé des jeunes pour obtenir leurs mots de passe de Facebook et autres réseaux, afin de mener des opérations d’intoxication et de repérages. Plus généralement, devant une telle férocité, j’ai du mal à croire qu’un clic neutralise un flic. Bien sûr que la police de Ben Ali ne savait pas maitriser des opposants virtuels qui ont réussit à lancer des mots d’ordre. Mais je persiste et signe : la révolution tunisienne a réussit car un coup d’Etat avait échoué.

T-S : A la lecture de votre livre, vous semblez n'avoir douté qu'à partir du cas libyen et syrien. C'est-à-dire que vous avez cru aux révolutions tunisienne et égyptienne. Or, depuis peu, des analystes pensent que dès son commencement en Tunisie, le printemps arabe a été une manipulation.

N.B.E.M : Autant la Tunisie a été une surprise car sans le coup d’Etat avorté du Général Sériati qui a forcé Ben Ali à monter dans un avion, l’issue aurait été autrement plus tragique. Au contraire en Egypte, la succession de Moubarak posait problème tants aux militaires égyptiens qu’aux Américains. Il était clair que le mouvement Kifaya, lancé en 2005, annonçait déjà la fin de règne. Comme il était certain que les militaires n’accepteraient jamais Gamal Moubarak comme futur président. Le mouvement de la place Al-Tahrir, suite au départ de Ben Ali, était l’occasion pour les généraux égyptiens de faire un coup d’Etat par foule interposée. Ces derniers avaient le soutien total des Américains. En Libye, l’aspect spontané de la révolte est loin d’être convaincant. Tout comme en Syrie.

T-S : Qui est ou quels sont les auteurs de cette manipulation?

N.B.E.M : Il n’y a pas de manipulation au sens strict du terme. Les Américains ont été suffisamment opportunistes pour capitaliser un mécontentement généralisé et le canaliser avec l’aide du Qatar et ses trois éléments de puissance, l’argent, Al-Jazeera et la religion (Al-Qaradawi)

T-S : Pour certains, dès le départ, les États-Unis et le Qatar ont assigné au printemps arabe un objectif stratégique: l'installation de l'islamisme au pouvoir. Qu'en pensez-vous ?

N.B.E.M : D’abord, il faut rappeler le projet du Grand Moyen-Orient, cher aux néoconservateurs américains qui voulaient remodeler cette partie du monde. L’idée est la même avec le printemps arabe, encouragé et avec des dérapages contrôlés. Devant un vide soudain, où en Tunisie et en Egypte, par exemple, seuls les islamistes représentaient des forces politiques organisées. Avec le soutien de Doha, sous-traitant des Américains, les islamistes ont raflé la mise. Mais au début, eux-mêmes n’y croyaient pas. Rached Ghanouchi était très prudent au début des manifestations car il n’excluait pas une reprise en main de Ben Ali. Les Frères égyptiens ont commencé à négocier avec Moubarak : libération des islamistes détenus dans les prisons égyptiennes contre évacuation de la place Al-Tahrir.

T-S : Comment expliquez-vous cette affinité entre les Américains et les occidentaux en général et les islamistes ?

N.B.E.M : Après l’échec du tout répressif où Ben Ali était un orfèvre en la matière,  s’imposait de suite la formule : islam modéré. Le Qatar avec Al-Qaradawi comme moteur et la Turquie avec l’AKP comme modèle, et le projet islamiste à été vendu à tout l’Occident. Souvenons-nous de la déclaration d’Alain Juppé, alors ministre des affaires étrangères, à l’Institut du Monde Arabe le 16 avril 2011, où il évoque la compatibilité de l’islam politique avec la démocratie comme garantie d’un avenir radieux pour le monde arabe.

T-S : Vous êtes algérien, comment expliquez-vous le fait que le régime algérien ait résisté au printemps arabe, ce qui est, selon nous, plutôt une bonne chose ?

N.B.E.M : Le pouvoir algérien a bénéficié d’une manne pétrolière qui lui a permit d’acheter temporairement une relative paix sociale  dans un pays échaudé par une guerre civile qui a duré 10 ans. Aussi en Algérie il n’y a pas une figure politique qui pouvait cristalliser le rejet de toute une population. Les slogans étaient : système dégage et non pas Bouteflika dégage. Finalement, même l’Occident, après les fiascos du printemps arabe, notamment en Libye, voyait l’Algérie comme un ilot de stabilité. Cela ne veut pas dire que l’Algérie est à l’abri. Elle est d’abord menacée par sa propre mauvaise gouvernance. Un pouvoir qui préfère dépenser au lieu de penser ne peut tenir dans la durée.

T-S : Louisa Hanoune a révélé il y a quelques semaines que 200 cyber-activistes algériens ont été formé en Tunisie par freedom House pour déstabiliser l'Algérie. Cela vous semble t-il crédible?
 
N.B.E.M : J’ai entendu cette information difficilement vérifiable. Mais pour moi la question principale n’est pas qui cherche à nous déstabiliser, mais que faisons nous pour nous en sortir. Avec quel mode de gouvernance ? Il ne faut pas donc se focaliser sur les forces occultes réelles ou imaginaires de l’Occident, mais réfléchir sur nos propres faiblesses qui font de nous des proies faciles.
 
T-S : Nos propres faiblesses justifient-elles l’agression de type colonialiste contre la Libye dont la population est aujourd’hui appauvrie et ethniquement divisée, ou contre la Syrie que des terroristes islamistes venus des quatre coins du monde, y compris d’Europe, ont mis à feu et à sang ?
 
N.B.E.M : Rien ne justifie un tel chaos que je souhaite provisoire. Le peuple libyen souffre mais son pétrole est plus facilement accessible aux marchés internationaux. CQFD. La Syrie sera, tôt ou tard, de fait divisée en trois comme son voisin irakien.
 
T-S : Comment voyez-vous l’avenir du Maghreb arabe ?
 
N.B.E.M : Pour moi la première étape est la construction d’un vrai partenariat économique entre l’Algérie et la Tunisie. Alger qui prête au FMI 5 milliards de dollars afin que ce dernier les prête, très partiellement à la Tunisie avec des conditions politiques inacceptables et des taux exorbitants, représente pour moi une situation d’aberration absolue. L’Algérie doit réfléchir à financer un plan « Marshal » pour la Tunisie, il y va de sa stabilité, aussi ne pas oublier la dette morale envers Tunis : Sakiet Sidi Youcef. Avec un vrai programme économique et des soutiens financiers en faveur de la Tunisie, l’influence qatarie sur ce pays sera à terme réduite à néant. Reste ensuite le gros morceau : les relations entre le Maroc et l’Algérie. Avec l’esquisse d’une région autonome au Nord Mali, Azawad, Alger pourrait mieux défendre le projet d’un Etat sahraoui autonome. Mais la situation est trop explosive au point, si Alger reste inerte, elle perdrait le contrôle de sa partie sud.Tunisie-Secret.com

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