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La politique de l'Arabie Saoudite au Moyen-Orient, par Mohamed Troudi


29 Mars 2016

Depuis le remaniement dynastique en Arabie saoudite début 2015, le royaume saoudien mène une politique ouvertement plus interventionniste, elle se manifeste par une attitude très hostile envers l'Iran, par une intervention militaire meurtrière et illégale du point de vue du droit international au Yémen et un engagement de plus en plus visible dans la guerre par procuration menée en Syrie. Dans une politique de fuite en avant, épaulé par son allié turque et américain, le royaume mène une politique régionale agressive et belliqueuse.


Le royaume se considère comme encerclé par des menaces aussi importantes les unes que les autres à ses frontières, le Yémen, l'Irak et la montée en puissance de l'Iran, notamment après l’apaisement dans les relations irano américaines depuis peu, consacré par la signature d'un accord quasi historique sur le nucléaire iranien, annonçant le grand retour de Téhéran sur la scène régionale et internationale, après avoir mis fin à des années d'ostracisme, touchant la république islamique.

Au Liban

Depuis la révolution iranienne (1979), l'Iran a cherché à exporter sa révolution islamique. La Syrie a donné le feu vert à la participation de l’Iran au jeu libanais. Dès le début de la révolution, l’Iran a senti l’importance du Liban dans la réalisation de son projet politique et son dessein stratégique.  Que ce soit à travers l'ancien  mouvement de résistance Amal, principale organisation politique et militaire fondée par le chiite Imam Musa al-Sadr ou le Hezbollah libanais aujourd'hui dirigé par Hassan Nasrallah, une organisation islamiste de combat, appuyée par l’Iran et mobilisant la jeunesse chiite contre les Israéliens, l'Iran a constamment cherché à étendre son influence en s'appuyant sur les communautés musulmanes chiites au Liban. Il va sans dire que la position iranienne au Liban est devenue primordiale et le Khomeynisme fait aujourd’hui partie intégrante du paysage politique libanais. C'est dire combien la révolution iranienne a frappé l’esprit des pays arabes au Moyen Orient par sa nature anti-impérialiste, son caractère islamique et ses fins calculs politiques et stratégiques.

Face à cette situation, l'Arabie saoudite conduit une relation avec le Liban qui peut se résumer en deux phases : le blocage des institutions politiques et une lutte acharnée contre le Hezbollah. Le régime saoudien cherche à affaiblir la capacité militaire du Hezbollah libanais en entretenant une politique de déstabilisation de ce pays victime expiatoire des conflits qui secouent cette région si explosive. Chemin faisant, le Liban est brutalement pris en otage par l’Arabie saoudite, qui lui reproche de s'éloigner de la ligne officielle de la Ligue arabe et sa trop grande complaisance avec l’Iran sur fond du conflit entre sunnites et chiites.

Les tensions politiques sont montées d’un cran au Liban ces derniers temps et de nouveau, le pays se retrouve en première ligne des confrontations régionales. Deux événements récents témoignent de la nature des rapports libano-saoudiens et de leur dégradation.
1) la décision du royaume de suspendre le vendredi 19 février, un important programme de soutien militaire à l’armée libanaise, d'un montant de 2,3 milliards de dollars, contrat passé par le royaume auprès de l’Etat français, au bénéfice de l'armée libanaises. D’après certaines sources, la France n'aurait livré que 48 missiles antichars milan à l'armée libanaise et beaucoup d’incertitudes pèsent sur la seconde livraison.

Cette aide financière avait au départ un objectif essentiel celui de contrebalancer le poids militaire du Hezbollah pro-iranien. En le « suspendant », Riyad prend au contraire le risque d’affaiblir l’une des seules institutions crédibles et consensuelles de l’État libanais à savoir l'armée.

2)  la décision du royaume d'appeler ses ressortissants à quitter le Liban, l’Arabie saoudite entend durcir sa position contrer l’influence de son grand rival, l’Iran, via le Hezbollah libanais.

A Beyrouth, on craint d'autres sanctions et un durcissement de la politique saoudienne envers le pays. On redoute à titre d'exemple le retrait du royaume saoudien de ses fonds de la banque centrale libanaise. On craint également des mesures restrictives à l’égard de quelque 400 000 expatriés libanais dans le Golfe, dont les transferts financiers s’élèvent à plus de huit milliards de dollars par an, un poumon économique non négligeable pour le Liban. Riyad explique vouloir réviser totalement ses relations avec le Liban, coupable à ses yeux je cite d'une « hostilité permanente »  manifestée à son encontre. Le royaume accuse le gouvernement de favoriser Téhéran et d’être phagocyté par le mouvement chiite libanais Hezbollah. Il faut signaler néanmoins que cette politique punitive n'entame guère la popularité du parti chiite libanais. Le Hezbollah représente les chiites libanais ( un tiers de la population libanaise), pèse lourd sur la scène politico-militaire libanaise et un  gouvernement, quel qu’il soit, doit tenir compte du paramètre Hezbollah. C'est d'autant plus vrai que le Hezbollah confirme sa popularité dans les capitales arabes comme en témoigne la vague d'indignation en Tunisie suite à la décision du 33ème conseil des ministres de l'intérieur de la Ligue arabe qui s'est tenue à Tunis début mars 2016 et sa décision de classer le « parti de Dieu » comme groupe terroriste. Cette vague d’indignation a poussé les officiels tunisiens à rectifier le tir en expliquant officiellement que la décision du conseil de la Ligue arabe n'engage pas la Tunisie qui continue à entretenir de bonnes relations avec le Liban et le Hezbollah. C'est en soi un échec pour la diplomatie saoudienne qui a usé de tous son poids en cherchant à dicter sa position aux autres ministres arabes de l'intérieur présents à Tunis. A noter également la position de l'Algérie qui a rejeté également  le texte final de la réunion de Tunis.

Les déclarations de cheikh Nasrallah à l'issue de l'exécution du leader chiite saoudien Cheikh Al Nimr déclarant je cite que «le sang de cheikh Nimr poursuivra les Saoud dans ce monde et dans l’au-delà» on fait monter d'un cran les hostilités. Mais pour les libanais sunnites, par ailleurs très liés à l’Arabie Saoudite, cette déclaration sonne comme un avertissement et aiguise un peu plus la crise politique et le blocage des institutions politiques libanaises.

Jusqu'où ira l'Arabie saoudite dans son escalade contre le Hezbollah et le Liban ? Rien ne laisse présager un apaisement ; bien au contraire, je pense que le royaume cherchera à durcir sa position et voudrait aller plus loin dans sa mise en cause du Hezbollah et dans sa volonté de le combattre y compris militairement.

Une politique qui se résume en un mot : la vengeance

Les saoudiens cherchent à lutter autant que faire se peut contre l'influence iranienne grandissante  dans ce pays depuis l'intervention américaine en Irak, intervention qui constitue depuis source de détérioration de ses relations avec son alliée stratégique les États Unis. Il faut dire que l'Irak cristallise à lui seul la rivalité sunnite-chiite dans la région, de par la structure confessionnelle de l'Irak (plus de 60% de la population est chiite), seule communauté chiite au pouvoir au  Moyen-Orient à la faveur de l'invasion américaine en mars 2003. Au cœur de cette rivalité,  il y a le  contrôle du leadership régional. Les saoudiens espéraient ravir cette place à l’Irak étant un allié stratégique des États unis depuis 1945. De son côte Saddam Hussein projetait  de récupérer ce pouvoir régional n'hésitant pas à rentrer en compétition directe avec le royaume saoudien lui contestant son hégémonie sur la région. Cette compétition a été rendue possible par les capacités pétrolières de l'Irak  et l'ex homme fort de Bagdad, voulait se poser en un allié laïc pour l'Occident et pour les États-Unis notamment en lançant une guerre meurtrière contre son voisin chiite l'Iran en 1982.

Très vite, cette rivalité régionale a été aiguisée par le retour au devant de la scène, une vieille rivalité confessionnelle, puisque depuis l'invasion américaine et la prise du pouvoir par la majorité chiite irakienne, l'Irak est désormais perçue par l'Arabie saoudite, d'un point de vue confessionnel, comme étant le prolongement de l'hégémonie iranienne sur la région. Ce danger a pris plus d'ampleur encore après la réussite des iraniens via la signature de  l'accord quasi historique sur le nucléaire iranien  avec les États unis et les occidentaux.
Les saoudiens se sont d'ailleurs empressé de dénoncer cet accord dont ils estiment qu'il sera synonyme de détente, propice à de nouvelles alliances et surtout le début d'une nouvelle distribution des cartes et d'une reconfiguration du Moyen-Orient dont ils seraient probablement exclus.

Je rappelle que depuis l'intervention américaine en Irak, qui a certes scellé le sort de Saddam Hussein, elle a permis en revanche de placer la majorité chiite au pouvoir et par extension elle a donné à l'Iran une possibilité inespérée d'une main mise sur ce pays au nom de la  solidarité confessionnelle, par conséquent cette  intervention n'a pas manqué d’entraîner une détérioration des relations de l'Arabie saoudite avec son alliée stratégique de toujours, les États Unis. Au cœur de cette dégradation des relations irako-saoudienne, se trouve également la politique pro-chiite et la marginalisation des sunnites irakiens par les gouvernements successifs en Irak selon les autorités saoudiennes qui mettent en avant la défense des sunnites arabes. La dégradation des relations  entre les deux pays ont atteint un point culminant en 2013, lorsque l'ex premier ministre irakien Nouri al Maliki accusait publiquement le royaume saoudien je cite de « soutenir le terrorisme islamiste en Irak et en Syrie ».

Certes l'année 2014 a connu un semblant d’apaisement entre les deux pays avec le changement intervenu dans l’exécutif irakien et l'arrivée d'un nouveau président irakien Fouad Massoum qui effectuera une visite quasi historique à Riyad en 2014. Néanmoins les tensions restent très vives entre les deux pays, tout comme le Liban, l’Irak est à sa manière  une autre victime collatérale de cette compétition pour le contrôle du leadership régional, via une guerre par procuration que se livrent les deux pays en Irak et en Syrie. A la question de savoir comment pourrait évoluer la situation pour le royaume saoudien et pour l’Irak, il n'est guère facile d'y apporter ne serait ce qu'un début de réponse,  juste dire que les saoudiens jouent aujourd'hui un jeu dangereux car en soutenant la frange radicale sunnite de l'EI, ce jeu pourrait se retourner un jour contre eux, et il est probable que ce jour arrivera plutôt qu'on le pense ou que le pensent les autorités saoudiennes. En effet l’Arabie saoudite a ses calculs, elle mène une politique étrangère proactive et de courte vue, elle croit qu'en cas de bouleversements géopolitiques en Syrie et en Irak, ils n'auront aucun impact à l'intérieur du royaume et par conséquent sur la nature, la stabilité et la pérennité du régime politico-religieux en Arabie saoudite.

Je pense pour ma part que le statu quo instauré par les al Saoud est quelque peu vacillant aujourd'hui pour diverses raisons internes au royaume notamment socio économiques. je rappelle que le pays est aujourd'hui moins prospère, et qu'il y a plus de revendications et plus de risques de mobilisations sociales que la politique du rachat de la paix sociale par la distribution de la manne pétrolière, ne peut  à elle seule continuer à contenir. Cet équilibre délicat pourrait par conséquent partir en éclat, les saoudiens en sont ils conscients ? Par conséquent éviteront-ils une guerre régionale sur fond de rivalité confessionnelle ? Je n'en suis pas si sur  surtout que  cette tension  survient à  un moment ou l’état islamique ( l'allié de l'Arabie saoudite faut il le rappeler en Syrie et en Irak) commence à perdre du terrain en Irak notamment après la grande victoire de l'armée nationale irakienne à Ramadi, capitale de province d'el Anbar mais également en Syrie depuis l'intervention militaire de la Russie.

Ce qui est à craindre à mon sens c'est une montée des tensions confessionnelles entre fanatiques chiite et sunnite, qui sera bénéfique pour l'EI qui cherchera certainement à surmonter ces défaites récentes en Syrie en Irak en ravivant la mèche et la discorde confessionnelle par des attaques armées ciblées et meurtrières.

Les relations avec le Qatar se caractérisent par une compétition féroce. Les relations entre l'Arabie saoudite et le Qatar, ont connus certains apaisements mais également certaines ruptures depuis l'indépendance du Qatar en 1971. Elles ont atteint un point culminant  depuis l'accession sur le trône qatari de l'émir  du Qatar  Hamad ben Khalifa Al Thani qui a abdiqué en 2013 pour transmettre le pouvoir à son fils Tamim ben Hamad ben Khalifa. Depuis, les relations entre les deux pays sont marquées par une concurrence géopolitique et religieuse de tous les instants qui a été qualifiée de « guerre froide du Golfe ».

En dépit de quelques ressemblances somme toute trompeuses, les deux pays sont à quelques égards plutôt différents. Vue de loin, les deux pays ont davantage de points communs que de divergences, ce sont deux monarchies sunnites, deux rentes pétrolières, deux régimes religieux, deux pays  ayant la même idéologie religieuse le wahhabisme, bref deux pays qui n'en font qu'un, ce ne sont que des clichés. Non  seulement des différences existent, mais ce sont parfois de profondes divergences qui opposent ces deux pays, depuis que le petit émirat du Qatar a décidé d'exister sur l’échiquier régional et par conséquent de rivaliser avec le l'Arabie saoudite.

En décidant de passer d'un statu insignifiant de pétromonarchie à celui d'acteur important sur la scène régionale et internationale, le Qatar défie l'hégémonie de l'Arabie saoudite qui surveille de près son rival et non moins allié du Conseil de Coopération du Golfe ou CCG du moins en apparence. Que ce soit au Yémen, en Iran en Irak, la politique étrangère de l’Émirat qatari semble s'inscrire dans une opposition quasi systématique en cherchant à contrecarrer la stratégie saoudienne notamment en matière de contrôle  du leadership religieux. Cette rivalité va se prolonger jusqu'à l’avènement du printemps arabe, ce sera  l'occasion d'un nouvel affrontement. L'Arabie saoudite tentera de soutenir les pouvoirs en place et décidera d'accueillir sur son sol l'ex président tunisien et sa famille, alors que le Qatar apportera son soutien financier et politiques aux révolutionnaires, que ce soit en Tunisie, en Libye ou encore en Égypte, encourageant ainsi la fin des régimes en place et leur remplacement par des pouvoirs totalement inféodés aux intérêts du petit émirat à savoir les frères musulmans locaux, en Tunisie, en Libye et en Égypte.

Pour faire plus court les qataris opteront pour le soutien des frères musulmans, c'est ainsi que les qataris accueillent leur leader Youssef al-Qaradawi, alors que Riyad n'hésite pas à les classer comme  mouvement terroriste. Pendant que le Qatar soutient les frères musulmans, l'Arabie saoudite a opté pour le soutien de l'armée et des salafistes à la fois, le cas le plus édifiant reste celui de l’Égypte ou elle a soutenue le général el Sissi et les salafistes « d'Al Nour », un parti islamiste salafiste qui milite pour le maintien dans  la constitution égyptienne de l'article 2 et 219  relatifs à la place de la charia , la loi islamique dans le droit égyptien.

Le choix des frères musulmans par le Qatar, peut paraître quelque peu rationnel, puisque Doha soutien l'idée qu'ils sont légitimes, portés qu'ils le sont par des élections démocratiques, que ce soit en Tunisie ou en Egypte. Surfant sur cet alibi de légitimité démocratique de leurs protégés, Doha a gratifié les frères musulmans égyptiens d'une aide estimé à plus de 7 milliards et plus de 3 milliards pour les frères tunisiens. Doha a été jusqu'à dénoncer le coup d’état contre l'ex président Morsi, il faut dire qu'en se comportant de la sorte, Doha  ne risque pas de mettre en péril les assises du pouvoir monarchique. N'oublions pas que le Qatar ne compte que deux millions  et demi d'habitants disposant plutôt d'un bon niveau de vie, par conséquent les risques sont faibles voire inexistants d'une contamination révolutionnaire à l'instar des pays qui ont connus les prétendus printemps arabes, ce qui n'est pas le cas de l'Arabie saoudite dont la situation contraste avec celle du Qatar notamment par un niveau élevé de contestations sociales. Par ailleurs, cette rivalité géopolitique trouve son expression dans l'approche très différente qu'a chaque pays de l'islam politique : le Qatar a une approche moins rigoriste de l'islam que celui qui  domine en Arabie saoudite, ce qui explique le rapprochement du Qatar des frères musulmans car Doha les considère comme porteur d'un islam alternatif à l’islam salafiste djihadiste saoudien. Doha a même été plus loin en tirant une conclusion à mon sens un peu rapide selon laquelle, les frères musulmans devenaient à la faveur des révolutions arabes l’épicentre de la nouvelle donne politique de certains pays arabes, que Doha voudrait la voir se développer dans d'autres pays arabes au moyen de soutien financier et politique, dans une logique de gagnant gagnant et d'objectifs mutuels.

C'est le cas notamment en Syrie où s'affrontent l'axe Qatar Turquie soutenant les frères musulmans et l'axe Arabie saoudite États-Unis. En effet le Qatar vise en Syrie la fin du régime alaouite et la réalisation du projet de gazoduc terrestre pour acheminer le gaz qatari par la Syrie et la Turquie vers l’Europe. Ça semble mal partie en Syrie mais surtout en Égypte puisque le coup d’état du général El- Sissi a probablement éloigné pour longtemps les frères musulmans du pouvoir, le nouvel émir Cheikh Gamin semble l'avoir compris, et a décidé de prendre ses distances avec les frères musulmans comme en témoigne l'expulsion du savant musulman al Qaradoui après son long exil qatari. Il est possible de penser que face à la tournure des événements en Égypte, le rival saoudien a probablement marqué des points sur le Qatar et semble même prêt aujourd'hui à financer le pouvoir d'El-Sissi en Égypte damant ainsi le pion à leur allié américain.

Le Qatar est aujourd'hui dans une phase de questionnement, Doha a misé beaucoup d'argent sur les frères musulmans et il en a pas les résultats escomptés, et par dessus tout il ne peut pas s'opposer durablement à l'Arabie Saoudite. La question qui se pose aujourd'hui au sortir de ses printemps arabes est comment va se comporter Doha pour reprendre pied en cherchant toujours à avoir une position très distinguée de celles des autres monarchies du golfe principalement de l'Arabie saoudite ? A moins que le Qatar ne décide de revenir à une position moins portée sur des interventions indirectes dans les conflits régionaux, en somme renouer peut être avec sa politique de pays de médiation, qu'il a toujours si bien remplie par le passé à l'instar du sultanat d'Oman, qui a fait du principe de neutralité une ligne conductrice de sa politique étrangère, rien n'est moins sur. Il y a cependant un point de rapprochement entre les deux pays, presque le seul que je vois aujourd'hui, leur union sacrée contre les chiites et l'Iran, même si là aussi il faut un peu relativiser puisque la rivalité Arabie saoudite Iran reste plus vive que la rivalité Iran Qatar, même pendant le mandat d'Ahmadinejad, pourtant considérée comme un président fougueux et non consensuel.

Qu'en est-il de ses relations avec la Turquie ?

Depuis l’arrivée de la nouvelle administration saoudienne conduite par le roi Salman, on assiste à l'adoption d'une politique étrangère proactive, amenant la Turquie (qui a ses propres calculs) à rejoindre l'alliance sunnite avec l'imbrication de différents objectifs à la fois du royaume saoudien, de la Turquie et de l’Égypte, ce qui laisse supposer qu'on s'achemine vers un rapprochement de type gagnant turco saoudien. Les saoudiens ont peut-être simplement compris ou supposent-ils du moins qu'ils ne peuvent plus résoudre les nombreux problèmes de la région, surtout les concernant directement par des moyens traditionnels, mais via des alliances durables. Les saoudiens voulaient mettre à leur profit l'engagement de la très grande population sunnite turque mais aussi la place de puissance régionale de la Turquie, un état cofondateur du Conseil de l'Europe en 1949, membre  important de l'OTAN et candidat à l'adhésion à l'UE.

L'alliance que cherche à construire l’Arabie saoudite avec la Turquie,  semble quelque peu rationnelle. Si l'on regarde de près, elle est faite de concessions mutuelles et d'imbrications d'objectifs communs. Elle serait probablement entrain de tirer les enseignements de la politique iranienne d'occupation de l'espace par le biais de ses agents en Irak, en Syrie ou encore au Liban ce qui a permis à Téhéran de prendre de l'avance sur l’Arabie saoudite dans cette guerre de rivalité géopolitique et confessionnelle qui les oppose. Mieux encore, elle serait en train de reconsidérer son jeu d'alliance en estimant que le principal danger ne serait plus les frères musulmans mais l'Iran, ce qui pourrait amener l’Arabie saoudite à réviser ses rapports avec l'axe Qatar Turquie qui semble très  solide. Il apparaît toutefois que cette alliance anti chiite qui guiderait les nouvelles relations turco saoudiennes, n'est pas sans poser quelques questions :
 
1) L’Arabie saoudite peut-elle réaliser cette alliance anti chiite avec la Turquie au prix de perdre un allié stratégique à savoir l’Égypte tant que la Turquie n'a pas donné des garanties de changement total vis à vis de l’Égypte du général el Sissi ?

2)Inversement jusqu'où pourrait aller la Turquie dans une alliance anti chiite souhaitée par l’Arabie saoudite, sans se trouver à un moment donné sur un chemin glissant quand on sait que ces deux pays ( Turquie et Iran) sont avant tout voisins, qu'ils partagent une frontière commune incontestée depuis 1639, sans parler du fait que la constitution de ce front anti chiite vient en contradiction avec un des principes de la politique étrangère turque qui dit «  paix chez soi, paix dans le monde » dont l’Etat turc en a fait sa devise. La Turquie pourrait elle compromettre une paix durable avec l’Iran sans en prendre des risques incalculés ?

Je ne crois pas pour ma part à cette alliance turco saoudienne, anti-chiite, qui peut s'avérer contre nature car les turques comme les qataris ont toujours misé sur les frères musulmans, même si les saoudiens voudraient ou semblaient quelque peu changer de priorité. Ce qui est certain en revanche,  c'est que la fin du pouvoir de la confrérie en Égypte a servi de test grandeur nature, que la Turquie n'a pas changé de position depuis, mieux encore elle n'a eu de cesse de critiquer le président El-Sissi et le président turc Erdogan a été jusqu'à déclarer je cite « qu'il n’y a aucune différence entre le chef de l'armée Abdel al Fattah Esssi et Bachar el Assad ». C'est dire combien la Turquie campe sur ses positions.

De par l'analyse de toutes ses situations complexes et les antagonismes qu'elles suscitent, on peut hélas s'attendre à une escalade des conflits par procuration dans une région poudrière par excellence  à un moment où le Moyen-Orient connaît ses crises les plus aiguës.

Mohamed Troudi, chercheur en relations internationales et stratégiques, associé à l'Académie de Géopolitique de Paris et au CAPE «  Centre d'Analyse de la Politique Étrangère », politologue et analyste en politique internationale.