Le plus important think tank américain qualifie enfin le printemps arabe de « mirage »


18 Octobre 2013

En gros, La RAND Corporation, ce fleuron des think tank US, reconnaît que les spécialistes et gouvernants américains se sont trompés. Mais il ne reconnait pas qu’il s’est lui-même égaré au sujet de ce funeste et destructeur « printemps arabe » dont il a été l’un des laboratoires les plus actifs. Fondé en 1945 par l’US Air Force et basé en Californie, The RAND Corporation compte parmi ses membres et collaborateurs Condoleezza Rice, Donald Rumsfeld, Francis Fukuyama et Frank Carlucci, ex-directeur adjoint de la CIA et ancien Secrétaire d'Etat à la Défense. Selon Le Monde du 27 mars 2009, The RAND Corporation est « le plus connu des think tank », et il a une grande influence sur les choix stratégiques américains. Disposant de bureaux à Bruxelles et à Doha, ce think tank travaillait en étroite collaboration avec la Fondation du Qatar que dirige cheikha Mozza. Dans Le Figaro du 14 avril 2011, Mohsen Marzouk, qui était à l’époque au service de Mozza, déclarait que «La Rand avait mis la haute main sur l'éducation, en hissant l'anglais au même plan que l'arabe et en reléguant la religion dans les programmes». L’article qui va suivre est de notre confrère algérienne Lilia Ghali.


Le temps est en train de donner raison à l’Algérie qui a tôt pris ses distances par rapport à ce qui est appelé “le printemps arabe”. Le think tank américain dont les études font autorité et qui jouit d’une grande audience auprès des décideurs politiques US vient de publier une étude consacrée aux récents bouleversements politiques intervenus dans le monde arabe, en expliquant que les belles perspectives de démocratisation ouvertes par les révolutions arabes se sont aujourd’hui assombries et que le “printemps arabe” n’aura été qu’un “mirage”.

Pour ce think tank, ceux qui croyaient que les événements de 2011 annonçaient “la fin tant attendue de l’immunité des pays arabes des mouvements de démocratisation, avaient fait, finalement, une lecture qui a mal interprété les événements et affiché un optimisme excessif”. La disparition de l’autoritarisme dans le Monde arabe peut arriver mais il y a peu de raisons de penser que ce jour soit proche, analyse ce think tank. Certes, après la chute des anciens dirigeants tunisien, égyptien et libyen, des élections équitables ont été organisées dans les trois pays où les électeurs ont exprimé librement leurs opinions politiques, reconnaît-il.

Cependant, la plupart des pays du Monde arabe, dont la Tunisie qui célèbre aujourd’hui le deuxième anniversaire de “la révolution du jasmin” n’ont pas franchi cette voie politique, et ceux qui ont commencé à se libéraliser ont du mal à maintenir l’ordre, se sont enfermés au niveau des acquis réalisés et font face à une grande incertitude, observe ce cercle de réflexion spécialisé dans les questions de défense et des relations internationales.

A ce propos, il relève que le gouvernement “fragile” en Libye n’a pas réussi à désarmer les milices qui contrôlent de nombreuses régions du pays tandis que les violations des droits de l’homme se poursuivent, et qu’à l’instar de l’Irak, la rédaction d’une Constitution sera probablement entravée par des dissensions sur la question du pouvoir entre les différentes régions du pays.

Alors qu’en Tunisie, l’Etat reste “faible” et fait face au défi des salafistes radicaux, en Egypte, le gouvernement, dirigé par les Frères musulmans, tente de consolider son emprise du pouvoir et de faire taire les médias en recourant aux pratiques qui rappellent l’ère Moubarak, observe-t-il.

Par ailleurs, la Syrie a sombré dans une guerre civile sanglante, l’Irak et le Yémen, déjà instables auparavant, restent profondément fracturés avec la persistance de la violence. Pire encore, le terrorisme continue aussi d’être un problème majeur avec Al-Qaïda et ses affiliés qui essayent de combler le vide en Libye, en Syrie et dans d’autres pays instables, selon RAND. Quant aux monarchies du Golfe, il souligne que ces dernières, “mal à l’aise à l’égard du Printemps arabe comme elles l’étaient à l’égard du nationalisme arabe, ont repris le flambeau de la contre-révolution.

“Evoquant les enjeux des Etats-Unis dans ce contexte, ce think tank juge que Washington ne devrait pas fonder sa politique à l’égard des pays arabes sur l’hypothèse d’une démocratisation rapide ou durable. Il soutient également que toute tentative de Washington d’établir la démocratie dans la région échouera “si les conditions sociales et économiques locales ne sont pas encore mûres et si ses intérêts particuliers dans ces pays s’opposent aux réformes politiques”.

Les Etats-Unis et leurs alliés, poursuit-il, “ont besoin de protéger leurs intérêts stratégiques vitaux dans la région pour contrebalancer les pays avec qui ils sont en conflit comme l’Iran, accéder aux ressources énergétiques et lutter contre le terrorisme”. Son analyse va jusqu’à considérer que la réalisation de ces objectifs “nécessite de travailler avec certains gouvernements autoritaires et d’accepter le monde arabe tel qu’il est”, en faisant valoir que les Etats-Unis comptent parmi leurs alliés ”un certain nombre de pays arabes autoritaires qui sont des partenaires essentiels dans la protection de ses intérêts”.

De surcroît, il juge qu’il s’agit aussi de contrecarrer l’Iran en l’empêchant d’acquérir des armes nucléaires et en gardant l’œil sur ses ambitions régionales à long terme. “Même si la plupart des pays sur lesquels les Etats-Unis comptent pour l’aider à lutter contre l’Iran (Jordanie, Arabie saoudite et les Emirats arabes unis) ne sont pas démocratiques, leur coopération est trop importante pour que Washington les abandonne”, admet-il.

Qui plus est, l’objectif essentiel de préserver la libre circulation des ressources énergétiques à des prix raisonnables appelle les Etats-Unis ”à continuer à travailler avec les pays autoritaires pour préserver leur sécurité énergétique”, ajoute-t-il encore. Pour ce Think tank, bien que les Etats-Unis puissent prendre certaines mesures pour soutenir la démocratisation dans la région dans le long terme, “ils ne peuvent pas forcer le changement”.TunisieSecret

Lilia Ghali, pour Algérie1.com