Saïda Agrebi : à ceux qui m'ont entourée de leur affection et à ceux qui m’ont offensée


16 Avril 2015

Une semaine s'est déjà écoulée sur le décès de son fils Ahmed Jeribi. Durant cette semaine de deuil et de souffrance, elle a refusé toute interview. Avec ce communiqué, c'est la première fois qu'elle sort de son silence pour remercier toutes celles et tous ceux qui ont compatis à sa douleur et qui ont faire preuve d'humanité à son égard... et pour pardonner aussi à ceux qui l'ont diffamée, calomniée et injustement condamnée depuis 2011.


Le défunt Ahmed Jeribi avec sa mère SaÏda Agrebi et sa fille Emna, âgée aujourd'hui de 5 ans.
Il y a une semaine jour pour jour, arraché à la fleur de l’âge, mon fils unique Ahmed Jeribi est parti sans que je puisse le serrer dans mes bras et l’embrasser une dernière fois sur son front. Il n’y a pas peine plus insupportable et cruelle que de priver une mère d’assister aux funérailles de son propre fils, d’autant plus que je ne l’avais plus revu depuis trois ans.

N’ayant pas de passeport, il n’a pu venir me voir en France ; pourchassée par un « mandat d’arrêt international » diffusé par Interpol à la demande de mon propre pays comme si j’étais une criminelle, je n’ai pas pu aller le voir au Maroc, là où il s’est installé avec sa famille et où, grâce à la bonté et à la générosité d’un frère tunisien qui se reconnaitra, mon fils a pu trouver un travail à la SICPA lui permettant de vivre dans la dignité et dans la frugalité. Que ce frère tunisien, qui a fait encore plus dans l’hospitalisation de mon fils à Casablanca et les formalités funéraires, trouve ici l’expression de ma profonde gratitude et de mon éternelle reconnaissance.

Ceux qui ignorent les vérités ont écrit que rien ne m’empêchait d’assister à l’enterrement de mon fils, pour me soumettre par la suite à la Justice de mon pays. Sans doute, encore fallait-il avoir un passeport et la levée du mandat d’arrêt d’Interpol qui a été émis en août 2011. Par une décision du tribunal de Paris, prononcée le 4 juillet 2012, la France avait d’ailleurs refusé mon extradition.
 
Me soumettre à la Justice tunisienne n’était pas du tout ma crainte, car tout ce qui a été dit et colporté au sujet de ma « corruption » alléguée et de ma « fuite » supposée n’étaient que mensonges, calomnies et désinformations. Sur mon compte bancaire personnel l’ancienne fonctionnaire internationale et l’ex-députée que je fus a laissé un montant insignifiant qui a déçu les juges et déprimé mes ennemis. Sur le compte de l’ATM, j’ai laissé 1 milliard 220000 dinars qui devaient servir à la construction d’un foyer pour jeunes étudiantes démunies. Quant à ma fuite présumée, j’ai quitté la Tunisie sept mois après la révolution, le 30 juillet 2011, de la façon la plus légale, avec mon passeport tunisien et pour me rendre au chevet de mon fils Ahmed qui venait précisément de subir sa première crise cardiaque.

Privée de cet ultime adieu à mon fils, j’ai suivi son enterrement par Skype. Comment remercier tous les amis, les miens comme les siens, d’avoir accompagnés mon fils jusqu’à sa dernière demeure au cimetière d’El-Jallaz ? Comment remercier toutes celles et tout ceux qui ont assisté au Fark, chez moi, là où habitait aussi mon fils disparu ? Qu’Allah les entoure tous de sa Miséricorde et leur épargne les malheur de ce bas-monde.
   
Comment remercier mes compatriotes à l’étranger et mes amis Français dont la présence et l’affection m’ont tant consolé ? Grace à eux, trois veillées funéraires ont été organisées. La première chez un frère et ami musulman, la seconde chez une sœur et amie chrétienne, et la troisième chez une sœur et amie juive. Dans le bonheur, je prêchais la fraternité interreligieuse, dans le malheur, je l’ai trouvé auprès de mes ami(e)s, que Dieu les bénisse.

« L’esprit oublie toutes les souffrances quand le chagrin a des compagnons et que l’amitié le console » disait Shakespeare. Le soutien moral de toutes celles et de tout ceux en Tunisie, en France et ailleurs, a été pour moi très précieux pour surmonter ma douleur. Mais je suis une mère inconsolable et mon cœur est brisé à jamais.

Que tous ceux qui m’ont soutenu moralement et matériellement ces quatre dernières années, ainsi que tous ceux qui viennent de faire preuve de solidarité et d’humanité trouvent ici l’expression de ma profonde reconnaissance.

A tous ceux qui m’ont calomnié, diffamé et jugé d’avance en 2011 et après, je leur ai déjà accordé mon pardon bien avant la disparition de mon fils Ahmed. C’était dans un article publié en juin 2014 : «Malgré tout le mal qui m’a été fait, pour moi, c’est une page tournée et pardonnée parce que la haine ne mettra jamais fin à la haine et que le pardon guérit les blessures et apaise les âmes. »

Que Dieu accorde à mon fils Sa Clémence et sa Miséricorde et que mon fils me pardonne toutes les souffrances qu’il dû subir en lisant les horreurs qu’on disait sur sa pauvre mère. Mon fils adoré, tu n’es plus là où tu étais, mais tu resteras partout là où je serai, jusqu’au moment ultime pour te rejoindre dans le même tombeau où tu reposes désormais. ٱلله يرحمك يا وليدي وٱلله يصبرني

Saïda Agrebi, Paris le 16 avril 2015.