Salut par le Peuple (II/fin) Les Chemins de la Libération


26 Septembre 2013

Seul le Peuple sauve le Peuple. Dans le contexte actuel de crise politique grave, l’auteur ébauche une réflexion par une série d’articles* partant du chaos et du choc émotionnel induit à la suite des assassinats politiques par les forces du Mal. Il s’agit d’une modeste contribution à l’effort commun pour entrevoir un horizon ; et d’abord débroussailler le champ du quotidien. Au fait, en quoi avons-nous besoin de nous libérer ?


Peuple ancien, mémoire tenace
Il y a dix mille ans, dans la région de Gafsa des groupes humains précurseurs des populations originaires de l’ensemble du nord de l’Afrique, avaient eu le sens génial de l’anticipation par la culture d’une variété sélectionnée de blé sauvage. Ils surent en tirer de la farine, faire cuire leur pain au four artisanal tout comme de nos jours : Tabouna !

Du savoir faire pour la survie est née une culture millénaire de résistance aux envahisseurs d’une terre fertile trop ouverte en tête de pont sur il mare nostrum. Les hordes d’occupation avaient fini par rebrousser chemin quand elles n’ont pas été en partie du moins phagocytées par la force centrifuge d’une culture vivante inclusive en permanente mutation. De l’art culinaire, aux modes vestimentaires, à la technique de l’habitat, au syncrétisme religieux et linguistique, à la pensée créative, nos ancêtres ont façonné un creuset civilisationnel par la reconnaissance et l’intégration de la diversité ethnique, culturelle, linguistique et spirituelle.

Paradoxalement, la lutte constante pour se libérer des envahisseurs a engendré non pas une mentalité de guerriers mais bien un esprit de tolérance et d’acceptation de l’Autre. Parfois cela se traduit par un penchant pour l’hédonisme, une douceur de vivre, et en profondeur par une remarquable recherche de paix et de liberté. Toute une sagesse ! De là, notre évocation nostalgique de communautés vivant leur diversité en bonne intelligence de génération en génération dans un échange symbiotique enrichissant. Un exemple parmi tant d’autres, celui des réfugiés Andalous accueillis et parfaitement intégrés, juifs et musulmans. On y reconnait la marque de notre  « tawnsa » ou tunisianité : un art de vivre la différence dans l’inclusion –encore imparfaite hélas ! par la survivance de racismes résiduels.  Aux Caraïbes, terre du melting pot par excellence, faire partie du Tout se dit « aplatanado ». C’est un éloge !
 
De Charybde en Scylla

La colonisation, Fanon le disait bien, est un état de violence qui entraine la soumission des peuples envahis par les armes, phase dite de « pacification », suivie par l’introduction de la religion du colonisateur, sa langue et ses sous-produits culturels pour pénétrer les esprits, condition nécessaire à l’entreprise de l’exploitation des ressources matérielles et humaines. Au stade de la résignation à un statut de sous-humanité, intervient l’intériorisation de la déchéance, l’infériorisation, la haine de soi et le rejet de son identité. Sartre en parle comme un état de névrose du colonisé « introduite avec son consentement ». Dès lors, la boucle est bouclée et les jeux sont faits. Seulement en apparence, car la « conscience malheureuse » du colonisé le pousse à briser l’image de soi à travers le regard hostile du colon par la révolte et la résistance contre l’occupant. Toutes choses qui impliquent l’identification du vrai ennemi.

Notre Histoire nous enseigne que nos ancêtres ont lutté vaillamment contre les envahisseurs de toute sorte avec des périodes de flux et de reflux. Pour mémoire, les paysans dépossédés devenus métayers à Jendouba furent les premiers à se révolter contre l’accaparement des terres et la surexploitation des premiers colons français. Plus près de nous, ce sont ces damnés de la terre, ouvriers des mines du phosphate qui finiront par susciter la lame de fond du soulèvement populaire depuis Gafsa en 2008.
Ainsi, des révoltes et des soulèvements eurent lieu bien avant et depuis l’indépendance formelle du pays, spontanées ou organisées, elles furent le fait de paysans pauvres, de laissés pour compte, d’ouvriers surexploités et aussi de jeunes asphyxiés par des régimes oppressifs. Cette accumulation des expériences de lutte a fini par faire jaillir une éruption majeure sous forme d’insurrection populaire pacifique sans guide ni partis politiques au front. Non pas que le peuple insurgé ait rejeté un chef ou la guidance d’un parti d’avant-garde. Il se trouve que les dictatures ont appliqué l’adage selon lequel couper les têtes assèche les racines. De fait, les partis rabougris se sont retrouvés hors-jeu. Du coup les insurgés ont été à court de vision en l’absence d’une organisation structurée de leur lutte et d’une stratégie à long terme. Aussi, rien de surprenant si leur victoire leur a été volée par des forces opportunistes à l’affut qui ont su profiter de l’aubaine de ce grand vide, non sans l’appui de puissances étrangères aptes à réagir avec de grands moyens pour mettre à profit les faiblesses évidentes du mouvement populaire insurrectionnel spontané. Mais dans tout cela, qui est donc le vrai ennemi ?

Au point où nous en sommes, inutile de battre sa coulpe ou même en vouloir aux pêcheurs en eau trouble infiltrés sous couvert de religiosité fort suspecte. Ces derniers tirent leur force de nos grandes faiblesses tant celle des insurgés comme celle des partis effrités et sans ancrage. Davantage encore, le terreau fertile favorable à l’implantation et à la croissance du message aliénant et trompeur des faux-dévots a été facilité de longue date par les régimes précédents dont les nouveaux venus figurent de simple relai. Le mal endémique laissé en héritage depuis la colonisation à nos jours a pour site favori les régions déshéritées, de l’ancien grenier de Rome aux mines du meilleur des phosphates.
 
Notre véritable ennemi, le vrai, a pour noms : analphabétisme (20% de la population ! électeurs aveugles, tant il est vrai que l’ignorance tue les peuples), chômage catastrophique de diplômés et d’ouvriers, sous-développement régional, salaire de miettes, pôle d’accaparement des richesses qui enfante le pôle de la dépossession** qui engendre la malnutrition chronique, les maladies organiques et mentales curables; bref, la culture du désespoir, la misère la plus abjecte bien cachée à la vue. Ce boumerang nous revient en pleine gueule, profite à ces faux-dévots et leurs maîtres. Evitons donc de nous tromper d’ennemi.  Aussi longtemps que le pays se maintient dans la dépendance néocoloniale, rien de surprenant de patauger dans le marasme  économique et social entretenu d’un régime à l’autre ; ni que le ventre de la bête sera encore fécond, selon Bartold Brecht, pour enfanter de nouveaux monstres, dictateurs et fascistes.
Faut-il encore chercher un sens à la question du besoin de nous libérer ?
 
Changement/Non changement

Les forces réactionnaires qui accaparent le pouvoir du gouvernement transitoire ne cachent pas leur volonté de s’y incruster pour quelques décades. Il se trouve qu’à leur dérive autoritaire et les méfaits foisonnants de leurs milices et adjoints armés outre l’atteinte à la sécurité citoyenne et celle du pays, s’y ajoute un véritable désastre de la gestion économique et sociale. Si d’aventure ils obtenaient à travers les prochaines élections un mandat par les urnes, ils en auraient acquis la légalité, condition nécessaire mais non suffisante pour l’exercice du pouvoir de l’Etat. Car la condition nécessaire et suffisante serait de gagner le vote de la majorité des électeurs et ensuite réaliser avec intégrité les promesses faites pour recevoir l’assentiment du peuple souverain qui seul détient la légitimité du pouvoir. Une nuance de taille qui semble échapper tant à la confrérie du Caire comme celle de Tunis. Par conséquent, perdre la ratification par le peuple souverain revient à tout perdre et la légalité du vote et la légitimité du pouvoir. Ce qu’ils nomment avec dédain « la rue » c’est ce qui les guette et leur fait peur : la volonté du peuple souverain. D’ailleurs en langue castillane on parle simplement du « Soberano ». Certains pays ont eu la sagesse d’inclure la clause du référendum dérogatoire dans leur constitution pour respecter les prérogatives du Souverain, seul juge de la gestion des administrateurs élus et seul détenteur de la légitimité de leur mandat. Au vu de la très grave crise politique actuelle sur fond de désastre sécuritaire, social et économique, il serait naïf de croire que le peuple décidera d’élire ceux qui le poussent au bord du gouffre somalien –à moins que les dès soient pipés, ce qui semble se tramer…
 
A l’inverse, dans des conditions d’un vote sécurisé, le peuple en souffrance voterait pour un changement libérateur, un processus de transformation à long terme. Il appartient aux forces patriotiques, celles de la politique et celles du politique* au sein du Front du Salut National (FSN) d’expliciter leur programme du changement basé non pas sur le néolibéralisme sauvage déjà connu, ni sur un partage de la plus-value.  Une vue réaliste et un dénominateur commun devraient garantir à long terme un pacte social et un programme commun du FSN. Car, la situation catastrophique du pays exige une planification alternative structurelle de l’économie. L’alliance UGTT-UTICA, fait unique dans les annales, est certainement un signe de patriotisme, de sens de l’Etat et des responsabilités historiques, un gage solide de maintien du FSN dont ils assurent le socle et la clé de voute. Le projet de gouvernement de compétences est l’instrument propice pour la mise en application d’un programme commun afin de sauver à long terme la Patrie en danger. Le peuple organisé, vigilant et protagoniste, saura exiger la séparation des pouvoirs, établir les rôles de contre-pouvoir pour assurer la bonne marche des réformes nécessaires et leur résultat à chaque étape. Ce faisant, le peuple souverain aura tiré une coûteuse leçon d’histoire afin de se prémunir à l’avenir contre tout écueil qui mettrait en danger ses aspirations millénaires à la vie pour tous dans la paix et la liberté.

Par Rashid SHERIF                              
www.shaahidun.wordpress.com           
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* Cf. Série d’articles intitulés “Patria vs Kaos”, Août 2013 in blog: www.shaahidun.wordpress.com
** Les dépossédés de Battouma.  Archives Mensuelles: Juin 2013. In blog: www.shaahidun.wordpress.com