Economie tunisienne ou la faillite qui ne dit pas encore son nom


27 Février 2015

Réuni le 25 février, le conseil d’administration de la BCT a diffusé un long communiqué basé sur les dernières données de l’INS, que les moutons ont repris sans analyse et sans la moindre critique, à l'exception de Kapitalis. Pourtant, rien qu’au sujet du taux d’inflation, un expert comme Moez Joudi a remis en cause les données de l’INS, qui remontent selon lui à l’année 2010. Retour sur une réalité économique dont le désastre a été annoncé par Mohamed Ayachi Ajroudi depuis déjà bien longtemps.


Mourad Hattab, Houcine Dimassi, Moez Joudi, Habi Karaouli, Ezzeddine Saïdane, lors de la réunion aux Berges du Lace de l'Association tunisienne de gouvernance (ATG).
Depuis peu, certains commencent à parler objectivement de l’état réel de l’économie tunisienne et de ses douloureuses conséquences sociales. En quatre ans, la Tunisie est passée du statut de pays émergent à celui de pays encore plus pauvre qu’au début de l’indépendance. A qui la faute ?  

Taux de pauvreté et d’endettement à la hausse

Début février, le Centre des études économiques et sociales, en collaboration avec l'Université de Tunis, publiait une enquête sociologique alarmante. Le nombre de pauvres a augmenté de 30% ces quatre dernières années en Tunisie où la crise économique a touché la classe moyenne, faisant apparaître « le phénomène de nouveaux pauvres ». Cette étude, qui a concerné 5.300 ménages choisis dans les différentes régions tunisiennes, indique que « les nouveaux pauvres représentent 30% de l'effectif global des pauvres en Tunisie, estimés à environ deux millions de personnes sur les dix millions de Tunisiens ». Au total, 93% des personnes interrogées par cette étude ont indiqué que leurs conditions de vie économique et sociale avant le coup d’Etat déguisé de janvier 2011, était « nettement meilleures qu'actuellement ».

Des informations fournies par l'organisation de défense des consommateurs, révèlent par ailleurs que le pouvoir d'achat des Tunisiens s'est dégradé de 40% durant ces quatre dernières années à cause de la hausse vertigineuse des prix des denrées de consommation essentielle.

Pour échapper à la faillite, ou plutôt retarder son échéance inexorable, les différents gouvernements qui se sont relayés depuis janvier 2011, après avoir épuisé les  28,800 milliards de dinars (outre le budget de l’Etat pour 2010-2011) que Ben Ali a laissé dans la BCT, ont recourus aux prêts, plongeant ainsi la Tunisie dans un endettement sans précédent dans l’histoire du pays. Le dernier emprunt obligataire de 1 milliard de dollars obtenu par la Tunisie sur le marché financier international a encore davantage creusé l’endettement de l’Etat. Facteur aggravant, l’argent emprunté n’ira pas à l’investissement et aux grands projets, encore moins à soutenir les couches sociales les plus défavorisées, mais servira à payer les salaires des fonctionnaires et à entretenir les différentes « instances » crées dans la foulée de la « révolution du jasmin ».

Ben Ali a laissé à la BCT 28,800 milliards de dinars

En janvier 2011, au moment où certains médias français relayaient la propagande de facebook sur des lingots d’or embarqués dans l’avion présidentiel, dormaient dans les coffres de la Banque centrale -dirigée alors par le remarquable Taoufij Baccar- 5,800 milliards de dinars de recettes fiscales, 13 milliards de dinars convertibles, une ligne de crédit déjà accordé de 10 milliards de dinars, soit un total de 28,800 milliards de dinars, sans compter le budget de l’Etat pour l’année 2010-2011. Une somme colossale disparue en moins de trois ans dans la corruption, les salaires et avantages des « élus » de l’Assemblée constituante, les frasques de la présidence, les trafics de l’ISIE, les salaires des 300 000 fonctionnaires nouveaux imposés par la troïka, et les 117 000 nouvelles recrues des chantiers municipaux (Hadhâaïr), que Béji Caïd Essebsi avait décidé en échange de paix sociale, qui ont coûté 4 milliards de dinars au budget de l’Etat. Tel est le bilan des fameux « technocrates » arrivés de l’étranger tel des chevaliers blancs pour redresser l’économie du pays et transformer la Tunisie en « Suisse du monde arabe » !  

La BCT et l’INS complices dans la désinformation de l’opinion

Réuni le le mercredi 25 février, le Conseil d’administration de la Banque centrale de Tunisie a étudié les dernières statistiques de la croissance économique relatives au dernier trimestre de l’année 2014, qui vient d’être publié par l’Institut national de la statistique. Il y est question d’une « stagnation du taux de croissance au niveau de 2,3% en glissement annuel, soit le même taux observé au trimestre précédent, ce qui porte le taux de croissance pour l’ensemble de l’année à 2,3% contre 2,4% en 2013 ». Ceci reflèterait la poursuite de la baisse de l’activité dans le secteur des industries non-manufacturières, celui du tourisme, outre le ralentissement de la croissance dans les autres secteurs vitaux. Reprenant pour argent comptant les données de l’INS, la Banque centrale a publié un long communiqué qu’on peut résumer en une seule phrase : tout va bien Madame la Marquise !

Ce qu’en pensent les vrais experts
 
Le jour même de la publication de ce communiqué (25 février 2015), des experts en finance et économie se réunissaient aux Berges du Lac à Tunis, à l’initiative de l'Association tunisienne de gouvernance (ATG), en collaboration avec la Fondation Friedrich Ebert. Y participaient notamment Moez Joudi, président de l’ATG, Ezzeddine Saïdane, expert international, Mourad Hattab, expert en risque financier, Houcine Dimassi, universitaire et ancien ministre des Finances, et Habib Karaouli, PDG de la Banque d’affaires de Tunisie (BAT).

Selon Moez Joudi, le président de l'ATG dont les propos ont été rapportés par notre confrère de Kapitalis, Zohra Abid, le taux d'inflation annoncé par l'Institut national de la statistique (INS) repose sur des données datant de 2010, « il ne traduit donc  plus la situation actuelle ». En d'autres termes, le taux réel est plus élevé que celui annoncé officiellement (autour de 5%) et la situation économique est encore plus critique qu'on ne le dit. «Nous avions confiance en l'INS, mais ses chiffres ne sont pas actualisés. Nous sommes en 2015 et, à mon avis, le taux d'inflation atteint désormais 10%», a-t-il  affirmé. Pour lui, « en 2010, le taux d'endettement était de 39 à 40% du PIB, mais les emprunts allaient dans l'investissement et le développement. Aujourd'hui, notre taux d'endettement plafonne à 53%, soit une hausse de près de 15 points en 4 ans, et l'argent emprunté à des taux plus élevés qu'auparavant va financer les dépenses publiques ».

A l’inverse de Chedly Ayari, Ezzeddine Saïdane a estimé qu’il « faut impérativement une stratégie pour sortir de la crise. Nous sommes dans une situation critique(…) Il nous faut donc des sacrifices et nous n'avons pas le choix. Ces sacrifices exigent du courage. Le courage de dire franchement les choses telles qu'elles sont au citoyen. Puis, il y a l'autre courage, celui de mettre en route des réformes radicales afin de passer à la phase de sauvetage». Or, toujours selon M.Saïdane, « rien dans les décisions et les actions actuelles du gouvernement ne laisse supposer le début d'une telle opération de sauvetage. Car, face à la situation difficile de l'économie, il est inadmissible de signer des accords pour une augmentation des salaires dans le secteur public pour 2014 et d'enchaîner avec des négociations sur d'autres augmentations pour 2015. Le budget de l'Etat, dont 40% est destiné au paiement des salaires, souffre d'un déficit important et qui risque d'être creusé davantage». Pour cet ancien banquier, «Le fait de s'endetter n'est pas une mauvaise chose en soi, mais là où le bât blesse c'est lorsqu'on s'endette pour payer les salaires et non pour investir et relancer l'économie» (article de Zohra Abid dans Kapitalis). 

Que faire devant une telle situation ? «D'abord ne pas se leurrer et éviter la fuite en avant dans l'endettement. Il faut ensuite avoir de l'audace politique et une totale franchise pour mettre le peuple au courant de la situation réelle dans le pays. Enfin, il faut des décisions politiques courageuses, et nécessairement impopulaires, pour sortir le pays de la crise», a répondu Ezzeddine Saïdane.

 Selon l’ancien ministre des Finances, Houcine Dimassi, «le taux de croissance, qui a atteint 2,3% en 2014, contre 2,4 en 2013, était prévisible, eu égard aux facteurs internes et externes. Le ralentissement des réformes, jugées importantes et urgentes, est parmi les principales raisons du ralentissement du rythme de croissance». Pour inverser la tendance, il faudrait selon lui adopter et « exécuter dans l’immédiat des réformes économiques nécessaires pour, notamment, remédier au déficit commercial, maîtriser le taux d'inflation et rééquilibrer les comptes de l'Etat ». Houcine Dimassi prévient que «ces réformes vont nous faire trop mal, certes, mais nous devons les mettre en route avant qu'il ne soit trop tard». En d’autres termes, avant la banqueroute totale.

Mourad Hattab, expert en dangers financiers, a, estimé, quant à lui, que les secteurs du tourisme et de l'industrie, longtemps considérés comme les piliers de l'économie tunisienne, sont au bord de la faillite. «Le contribuable doit être conscient de cette situation qui ne tardera pas à l'affecter directement et profondément», a-t-il averti.

De son côté, le PDG de la Banque d’Affaires de Tunisie, Habib Karaouli, a estimé que « le gouvernement doit envoyer des messages forts aux contribuables. Il faut qu'on nous dise clairement où est-ce que l'on va et qui conduit vraiment le navire. Le ministre des Finances semble ne pas avoir de stratégie. Et c'est ainsi qu'il devient l'otage de son département, qui lui sort des tiroirs des repas préchauffés ».

Les prévisions de Mohamed Ayachi Ajroudi s’avèrent exactes

Dans son article « Le naufrage de l’économie tunisienne », publié ici-même le 14 novembre 2014, Mohamed Ayachi Ajroudi affirmait que « Malgré les discours auto-glorificateurs, la croissance ne démarre pas : 2,4% au mieux en 2014 et la prévision d’une croissance molle pour 2015 ne dépassant pas 3%. Sur toute la période 2011-2014, le taux de croissance moyen aura été de 1,7% par an, soit un niveau légèrement plus élevé que la croissance démographique, et qui ne permet ni de réduire le chômage, ni encore moins de combattre la pauvreté et l’exclusion sociale ».

Toujours dans le même article, il s’alertait des « déséquilibres, en termes de classes sociales et de régions, (qui) ne cessent de s’amplifier et de se creuser avec un déficit commercial de 11,7 Milliards de dinars pour 10 mois, ce qui signifie que ce déficit dépasserait selon toute vraisemblance 13 Milliards de dinars à la fin de l’année 2014, soit une augmentation 63% par rapport à 2010. Un déficit des paiements extérieurs estimé pour toute l’année 2014 à près de 9% du PNB, soit le double du niveau de 2010 et un déficit budgétaire de 6% soit six fois le niveau de 2010(1,1%) ».

Pour l’ancien Président  du Mouvement du Tunisien pour la Liberté et la Dignité », « Compte tenu de ces déficits, la dette extérieure du pays atteindrait 37 Milliards de dinars en 2014, soit un endettement supplémentaire en devises net que l’importation de biens de consommation courante accable de 13,5 Milliards de dinars. Quand à la dette publique, elle serait de 43 Milliards de dinars soit 51,5% du PNB à fin 2014, contre 27 Milliards de dinars et 40% du PNB en 2010, ce qui veut dire que l’Etat a eu un endettement supplémentaire net des remboursements de 15 Milliards de dinars entre 2010 et 2014, des ressources qui ont été dépensées sans aucun impact sur la croissance du pays et le bien être de son peuple. Bien au contraire la pauvreté progresse de façon vertigineuse en commençant par affecter  les classes moyennes, et le chômage se maintient à un niveau élevé estimé fin 2013 à plus de 610000 (en réalité 805000) dont 248000 jeunes diplômés du supérieur ».

Alors que Mehdi Jomaa n’avait pas encore décidé l’emprunt obligataire d’1 milliard de dollars, Mohamed Ayachi Ajroudi indiquait que « Le budget de l’Etat serait passé dans le même temps de 18 Milliards de dinars en 2010 à 27 Milliards de dinars en 2014, ce qui a alimenté une grande partie de l’endettement public supplémentaire sans que cela entraine une amélioration du niveau de vie du citoyen, le gros de dépenses ayant servi à des recrutements inutiles dans la fonction publique et les entreprises étatiques. La part du budget de l’Etat réservée à l’investissement serait passée de 25% en 2010 à 17% en 2014 ».

Mohamed Ayachi Ajroudi avait conclu son article en déplorant le fait que  « face à un tel naufrage que ces chiffrent annoncent inexorablement, « l’élite » du pays, y compris ceux qui aspirent à la magistrature suprême, semble totalement indifférente (…) Au rythme où va la décomposition macro et micro-économique tunisienne, je crains la faillite totale et une implosion sociale sans précédent »

En janvier 2011, les manifestants scandaient « Nous mangerons du pain et de l’eau mais nous ne voulons plus de Ben Ali ». Avec l'imminente faillite économique de la Tunisie, leurs vœux seront bientôt exaucés. Sous le califat de Daech, même l’eau et le pain deviendront des denrées rares !!!

Lilia Ben Rejeb
   
Pour lire l’intégralité de l’article de Mohamed Ayachi Ajroudi :  

http://www.tunisie-secret.com/Le-naufrage-de-l-economie-tunisienne-par-Ayachi-Ajroudi_a1189.html