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Peut-on remédier à l’islamisme par le poison islamiste ?


25 Janvier 2013

Question capitale à laquelle tente de répondre le journaliste canadien François Brousseau. Le titre original de l’article est « Régression féconde », paru dans Le Devoir du 31 octobre 2011. Cette expression est du sociologue algérien Lahouari Addi, mais pas la théorie que celui-ci s’attribue et qui est en réalité empruntée au concept de désenchantement chez Max Weber, et que Marcel Gaucher reprend d’ailleurs à son tour. Parce que l’article de François Brousseau est vraiment intéressant, Tunisie-Secret en fait profiter ses lecteurs.


Peut-on remédier à l’islamisme par le poison islamiste ?
«Régression féconde» : l'expression est de l'intellectuel algérien Lahouari Addi, qui critiquait, en 1992 — il y a bientôt vingt ans —, la décision de l'armée algérienne d'interrompre, par un coup d'État, un processus électoral qui allait donner le pouvoir au «mauvais» groupe: les islamistes regroupés dans le FIS, le Front islamique du salut.

Son idée était simple. Si les islamistes ont gagné de vraies élections libres, alors, disait-il, «s'il faut en passer par là... allons-y». Plus encore: selon lui, un mandat législatif du FIS de 1992 à 1996 — avec une armée et une présidence constituant de vrais contre-pouvoirs — aurait peut-être fait comprendre aux Algériens que les promesses démagogiques et radicales de ce parti étaient inapplicables. Ce qui aurait vite dissipé l'aura populaire de l'islam politique... le discréditant une fois pour toutes, et levant ainsi «l'hypothèque islamiste».

On ne saura jamais ce qui se serait produit en Algérie si on avait laissé le FIS entamer son mandat en 1992. Mais on sait parfaitement ce qui s'est produit après le putsch des généraux protégeant la dictature du FLN (Front de libération nationale), qui ne voulait pas s'incliner devant la volonté du peuple: près de 200 000 morts, victimes de violences croisées. Une atroce guerre civile, qui aura duré près de dix ans, entre des militaires et des bandes islamiques rivalisant de cruauté.

Ce rappel historique, bien entendu, pour essayer de comprendre ce qui se passe aujourd'hui en Tunisie, mais aussi en Égypte et en Libye, où les islamistes semblent en passe de s'imposer... avec le soutien d'une fraction importante de la population. 

Les regards étrangers sur l'élection tunisienne sont plutôt inquiets: le parti Ennahdha, qui a remporté plus de 40 % des sièges à la Constituante, va-t-il peu à peu instaurer un État islamique... sur les traces de l'Iran? Mais cette façon occidentale (ou européenne) de poser la question irrite une majorité de Tunisiens. Pour eux, le 23 octobre 2011 — avec une participation monstre, une grande solennité et des opérations de vote très professionnelles — restera avant tout une fête de la démocratie retrouvée.

Mais n'y a-t-il pas, aujourd'hui à Tunis, des hommes et des femmes inquiets de voir les islamistes à 42 %? Oui, bien sûr: on les aurait préférés à 20 ou 25 %, ces barbus (qui ne le sont d'ailleurs pas tous). Y a-t-il dans Ennahdha d'authentiques intégristes qui rêvent de charia, comme le FIS en 1991? Oui, il y en a: j'en ai moi-même rencontré, cet été à Tunis.

Mais la Tunisie de 2011, ce n'est pas l'Algérie de 1991. Cette élection n'a pas été organisée par un parti-État forcé, le dos au mur. La rhétorique du FIS il y a 20 ans était infiniment plus radicale que celle d'Ennahdha aujourd'hui. Même s'il en tire profit, Ennahdha n'a pas fait la révolution de janvier 2011. La même jeunesse qui a fait tomber Ben Ali ne laisserait pas, demain, s'installer une dictature islamiste.

Ennahdha n'a pas gagné en annonçant «la République islamique», à la façon d'un ayatollah Khomeiny en 1979. Il a gagné en promettant de façon démagogique du lait et du miel en abondance pour tous, et en tablant sur son statut — au demeurant justifié — d'opposant persécuté à l'ancienne dictature.

Ce faisant, il a doublé son audience naturelle, ajoutant aux 20 % de vrais islamo-conservateurs, une deuxième tranche de 20 % qui, elle, a voté sur l'économie, les valeurs, ou un certain conservatisme social pas forcément religieux. La stratégie «attrape-tout» de ce parti de centre droit a donc porté ses fruits, tandis que les socialistes, libéraux — et autres laïques déclarés — s'éparpillaient un peu trop pour lui tenir tête. 

La victoire d'Ennahdha n'annonce sans doute pas plus l'avènement d'un «islam politique» triomphant que la victoire du Parti socialiste en France en 1981... n'avait accouché d'un «État socialiste». Au contraire, le PS au pouvoir avait appris, à l'épreuve des faits, à se réconcilier avec la réalité économique... de telle sorte que les années 1980, en France, furent en définitive les années de la réhabilitation de l'argent et du marché.

Autrement dit, ou bien un Ennahdha tombé sous l'emprise de ses «radicaux» tente une fuite en avant idéologique, puis se casse la gueule à la prochaine élection... ou bien son «islamisme» se dissout peu à peu dans le pragmatisme d'une «démocratie-chrétienne» à la sauce musulmane. 

Ou bien la «régression féconde» évoquée par Lahouari Addi, ou bien le «déclin de l'islam politique» diagnostiqué par Olivier Roy... quand bien même une lecture «au premier degré» de ces événements semble nous dire l'exact contraire. 
Tunisie-Secret.com

François Brousseau
Chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses textes à l'adresse http://blogues.radio-canada.ca/correspondants


           

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